Le Café en revue "Pôle emploi, ne quittez pas", récit de tournée (1/6)
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« Pôle emploi, ne quittez pas », récit de tournée (1/6)

par Nora Philippe
Carton rétro

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« Les cinémas du monde entier s’appellent Odéon, Capitole, Empire, Rex, Olympia. »
Clarice Lispector

 

Le Tour de France

Je n’ai jamais regardé le Tour de France à la télévision, j’étais mauvaise en géographie et plus encore en géographie française – seule au fond l’obtention du permis de conduire me porta à mieux identifier les numéros de départements afin d’insulter, en italien façon I Mostri de Dino Risi, tel conducteur corse ou breton sur la base, délicieusement injuste, de sa plaque. En voiture et en train, entre octobre 2014 et février 2015, j’ai sillonné la France au gré d’une quarantaine de projections-débats de mon long-métrage documentaire Pôle emploi, ne quittez pas.

J’ai découvert un pays constellé de milliers de salles, du multiplexe au mono-écran et des publics avec une soif inextinguible de cinéma, de réflexion et de débat, soif à laquelle j’ai tenté tant bien que mal de répondre. Je parlerai ici de la vie de ces cinémas dans les villes et les villages, de ce que j’ai appris en rencontrant les exploitants, les programmateurs, et surtout le public, de ce que fut enfin que présenter ce film chaque soir : dispenser une sorte d’éducation à l’image sauvage et personnelle autour du genre documentaire, revisiter son propre film, réfléchir à la question, sociale et politique, du travail aujourd’hui. De Strasbourg à Toulouse en passant par Pointe-à-Pitre, ce feuilleton sera le carnet de route d’une tournée.

 

carte de france

Carte de France : les points jaunes sont les séances-débats que j’ai assurées, les points fuchsia correspondent aux séances-débats animées par d’autres que moi. Les points noirs, adoptant malencontreusement le code couleur de Bison futé, correspondent aux zones où plus de 5 projections-débats ont eu lieu : Bordeaux et l’Aquitaine, Lyon et région, Paris et l’Île-de-France.

En route

La tournée de Pôle emploi m’aura enseigné où se trouvent exactement Sarlat (24) – un cinéma, Le Rex, quatre salles -, Coutances (50) – un cinéma, Le Long-Court, deux salles -, ou Cadillac (33) – un cinéma, Le Lux, une salle. J’ai aussi appris que Cadillac n’a pas donné son nom à la voiture, et qu’à Falaise, il n’y a pas de falaise. Grâce à la fatigue, aux arrivées dans la nuit, à l’immersion immédiate dans la salle de cinéma – moquette rouge, écran blanc, murs noirs -, ces lieux sont restés quasiment aussi fictifs que Combray, Balbec, Rivebelle… on les rejoint d’ailleurs souvent par les mêmes tortillards. Seule nuance : un siècle plus tard, ces chauffeurs de taxis haïtiens ou algériens qui me commentent – en chemin vers la Gare de Lyon, alors que je leur explique que je m’en vais présenter mon film – National Gallery de Wiseman ou Le Sel de la terre de Salgado et Wenders. Qui a dit, bon dieu, qui ose dire encore, que le documentaire en salle, c’est pour les élites ? Quelle élite, d’ailleurs ?

Grâce à la fatigue, aux arrivées dans la nuit, à l’immersion immédiate dans la salle de cinéma, ces lieux sont restés quasiment aussi fictifs que Combray, Balbec, Rivebelle…

Vous n’avez sans doute pas vu Pôle emploi, ne quittez pas. Malgré le tour de France qu’il a accompli, il n’a pas été beaucoup montré hors de séances uniques. Hors bien sûr de toute réclame commerciale, je vous signale sa disponibilité ici : sur Mediapart (pour les abonnés), en VOD chez Universciné, et en DVD – c’est-à-dire, justement en dehors des salles… Pôle emploi ne quittez pas était mon premier film de cinéma, un documentaire entièrement tourné dans une agence de Livry-Gargan, en Seine-Saint-Denis, selon les principes du « cinéma direct ». Néanmoins, selon la formule consacrée, « ce pourrait être n’importe où ailleurs ». J’ai passé, après une année d’écriture et de repérages, plusieurs mois dans cette agence, choisissant de concentrer mon regard sur les employés de Pôle emploi et leur façon de travailler. Nous l’avons tourné à trois, avec Cécile Bodénès à l’image et Matthieu Perrot au son, puis monté durant environ trois mois (plus deux mois de dérushage préalable) avec Anne Souriau. Le film, produit par Maud Huynh chez Gloria Films, était prêt en novembre 2013, a été montré dans des festivals à partir de janvier 2014 et est sorti en salles le 19 novembre de la même année.

Méthode et roulette

Pour ce genre de sortie, le distributeur – en l’occurrence Docks66 -, à la faveur d’un travail de fourmi, n’a d’autre choix que de vendre le film avec son accompagnant ou des spécialistes du thème, dans ce qui sont souvent des séances uniques. Ce n’est pas là une étape de promotion ou de lancement, c’est la définition même du type d’exploitation : celle-ci ne se fait pas sans débat, sinon le public ne viendrait pas – c’est du moins ce qu’on croit s’agissant des documentaires. Pourtant, Pôle emploi est un sujet qui occupe un nombre considérable de personnes – l’apothicaire indique que 50.000 personnes y travaillent, et que 5,7 millions (Dom compris) y sont inscrits, soit 11% de la population adulte française. Et le nombre est encore plus élevé si l’on réfléchit en termes de foyer de fait, les publics que je rencontrais comprenaient nombre de parents d’enfants vingtenaires inscrits à Pôle emploi et tentant de comprendre ce que vivait leur progéniture, puisque les relations avec l’institution influent, comme les astres la cour au 16e siècle, sur une grande partie de leur vie. Sur cette base, numérique donc naïve, j’avais toujours cru en la possibilité d’une sorte de succès public du film. Au final, en termes de nombre d’entrées (moins de 10.000, certes pour 5 copies nationales à l’origine) on est loin du compte. En revanche, en termes de couverture médiatique, le film a contredit toutes les statistiques. S’il fallait chercher un cas d’école (dichotomie entre la popularité du sujet, le peu de copies, le peu d’appétence ou de créneaux des exploitants, la couverture médiatique énorme), Pôle emploi, ne quittez pas en est un.

Le premier mois, le film et les horaires de ses séances apparaissaient en tête des résultats Google devant le site même de Pôle Emploi alors que des millions s’y connectent en fin de mois pour pointer ! Pourtant, il est resté largement inaccessible…Ce genre de mystère fait tout le charme du métier de distributeur et d’exploitant. Il n’y a pas de recette (sans jeu de mots), et c’est bien pour cela que dans les salles les plus indépendantes des indépendantes que j’ai croisées, les exploitants qui programment seuls, sans réseau, sans centrale, ont cessé de « prendre les films obligés ». Ils choisissent : à parier, sans filet ni garantie, autant parier sur des films qu’on aime.

Du point de vue du réalisateur, si on considère celui-ci de manière un brin théorique libre de décider, quel est l’intérêt de présenter un film en salles, à un moment où l’expérience du film de cinéma, surtout pour les adolescents et les jeunes adultes, se vit précisément en dehors de la salle ? Raymond Bellour, Francesco Casetti, notamment, ont étudié et théorisé ce devenir-hors-des-salles du cinéma, avec des conclusions divergentes (mort du cinéma pour le premier, dissémination-renaissance pour le second). Jouant contre cette « obligation » de la tournée, il me semble que le réalisateur peut éprouver l’envie (le fantasme ?) que le film vaille par lui-même. Il est en effet souvent fatigant ou humiliant de faire face à des questions dont on estime que la réponse tient entièrement dans le film (le satané « Qu’avez-vous voulu dire ? », comme si, y compris en documentaire, on faisait des films pour dire). S’ajoute une facette bien concrète, qui est la forme de paupérisation de l’auteur à laquelle peut conduire la tournée d’un film dit « fragile » : leur réalisateur l’accompagne pendant des mois sans être rémunéré, problème que des associations comme l’Acid [Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion] ont dûment souligné. Enfin, on a souvent le sentiment pénible de voir son film réduit à son sujet – il s’avère que cela n’est pas propre au documentaire, et que les réalisateurs de fiction subissent le même sort, si tant est que la banlieue, la vieillesse, l’homosexualité, la migration etc. constituent le thème de leur film. A contrario, il y a bien sûr cette considération pragmatique propre à la chronologie de l’industrie du film en France : du point de vue de la production, mais aussi pour le réalisateur, le cinéma fonctionne comme une vitrine inégalée pour « lancer » un film, le faire exister. Mais pourquoi la salle, et pas la télévision ? Justement pour ces rencontres avec le public, qui ne sont pas des ‘trucs’ pour faire du chiffre, mais une façon de tisser une relation riche, forte, imprévisible, entre un film, un public, une salle de cinéma et le réalisateur. Et d’éprouver, parfois jusqu’à la surprise, ce pour quoi on a fait le film : au moment où celui-ci est terminé, il faut bien admettre qu’il vous échappera, mais dans ce détachement – cela s’appelle une naissance -, il est bon de sentir ce que le public en reçoit et comment cela fructifie. Dans un mouvement pas si linéaire, la tournée achève la séparation d’avec le film et déjà prépare le prochain.

 

d’une telle tournée, il ne reste quasiment pas de traces.

Le paradoxe, c’est que d’une telle tournée, il ne reste quasiment pas de traces, comme une série de cinquante représentations théâtrales ou séminaires qui se seraient volatilisées. Dans les salles, une affiche signée ; sur le web, quelques photos des débats publiées par les sites de cinéma ou les associations ; sur votre bureau, des liasses de programmes où le visuel de votre film figure en plus ou moins bonne place, une feuille de route Excel où des dizaines de communes françaises s’égrènent comme les poteaux le long de votre voie de TGV, deux-trois selfies faits dans une chambre d’hôtel particulièrement luxueuse ou particulièrement sinistre, lorsque l’attente avant la projection dilate les heures. Pourtant, une tournée vous occupe réellement corps et âme et vous fait rencontrer des milliers de personnes sans que vous sachiez seulement leur nom, et des dizaines d’exploitants. Le lendemain de la projection, on se dit : « Merci, et au prochain film ». Ce sera peut-être quatre, cinq ans plus tard. E la nave va. Ces choses-là ne se racontent pas.

Genèse

La tournée a mal commencé, car elle a débuté avec une interdiction, une censure même. Alors que nous attendons de la part de la direction de Pôle emploi une date pour organiser la projection de restitution du film aux agents qui ont participé au tournage, ce moment crucial pour tout documentariste, j’apprends par des conseillers qu’une projection sur un DVD piraté, avec ciné-conférence de la part de la hiérarchie, est organisée le lendemain, sans que ni la production ni moi-même n’ayons été averties. Nous nous manifestons auprès de la direction, qui nous déclare que l’agence sera fermée manu militari si nous tentons de venir. Le lendemain, nous nous y rendons malgré tout. En sonnant à la porte de l’agence que j’avais fréquentée, pour le film, pendant près de deux ans, alors que les conseillères répondent: « Ah, Nora, on t’ouvre! », les chefs du service Com’ rétorquent : « Si vous lui ouvrez, c’est à vos risques et périls. » Le reste de l’histoire a terminé dans la presse : le service communication de Pôle emploi a finalement fait le boulot d’un attaché de presse du film. C’est parfait.

Ensuite, lors d’une (très) avant-première à Bruxelles, je tombais sur un public plié en deux. Peut-être que Pôle emploi apparut à nos voisins comme une bonne « histoire française ». Ils n’en croyaient pas leurs yeux ni leurs oreilles, et me demandaient si telle ou telle scène avait été scénarisée. Ouf, on va pouvoir rire pendant cette tournée, me dis-je. Plusieurs mois plus tard, l’infléchissement des débats deviendra palpable suite aux évènements de Charlie Hebdo. Le film n’adopte pas le registre de la caricature ou de la satire, mais il nous permet, je crois, de sourire de réalités tragiques avec les conseillers Pôle emploi eux-mêmes. Et là où, à l’automne, des spectateurs militants me disaient que le rire ne suffit pas, que ce n’est pas tout de survivre par l’humour (mais qu’il faut lutter, se syndiquer, renverser les coupables, etc.), en janvier, le ton avait changé : rions, nous transformerons le monde.

en janvier 2015, le ton avait changé : rions, nous transformerons le monde.

Nous sommes en octobre, cette fois-ci en France. Une quarantaine de débats m’attendent dans les mois à venir. Je commence une petite tournée en Savoie, organisée avant la sortie par les distributeurs. Ce soir, La Turbine à Cran-Gevrier. Y aura-t-il du monde ce soir ? Qui sera le public et quelles seront leurs questions ? Est-ce que la projection sera de bonne qualité ? Le long des rails me colle aux yeux une affiche de Don Quichotte en alphabet géorgien et le rêve qui s’en est suivi, retour nocturne de ces rushes jamais utilisés que j’avais tournés dans un gigantesque cinéma abandonné près de Tbilissi, dont la cabine de projection disparaissait sous un amoncellement de bribes de celluloïds, de gravats, de boîtes de films. Sur le sol, froissée mais bien lisible : l’affiche. Date de la première : 1989. Et petit à petit, le long des rangées de sièges défoncés ou recouverts de toiles d’araignées, une foule joyeuse, en habits contemporains, s’installe.

 

Image Nora Tbilissi

L’ancien cinéma de Samtavro, près de Tbilissi, Géorgie.

Prochain épisode le mercredi 2 septembre : 2/6 – Ne quittez pas mais ce n’est pas un film militant

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