Critique

A la trace

par Raphaël Nieuwjaer
La Mécanique des flux (Nathalie Loubeyre , 2016).

La Mécanique des flux (Nathalie Loubeyre , 2016).

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La Mécanique des flux sera projeté ce lundi 14 novembre à 20h30 avec No Comment, de Nathalie Loubeyre et Joël Labat. La séance est suivie d’une rencontre avec Joël Labat et Eric Jarno, producteur de La Mécanique des flux.


 

L’heure est à la fête. L’Ode à la joie retentit sur la place Ban Jelačić tandis que José Manuel Barroso, alors président de la Commission Européenne, félicite les citoyens croates. A force de volonté, leur pays a pu rejoindre l’Union. Les blessures du passé sont maintenant derrière eux ; s’ouvre en ce jour mémorable un horizon de paix et de prospérité.

La foule soudain se mue en une onde tournoyante, en épis de blé bercés par le vent. Le discours se prolonge, mêlé non plus aux applaudissements, mais aux tintements lointains des cloches et aux pépiements des oiseaux. Le mouvement réconciliateur de l’histoire semble s’adjoindre le chœur bienveillant de la nature. Il ne faudra cependant que quelques plans de plus pour que le glissement prenne tout son sens. Au milieu des champs, une chasse aux « hommes illégaux » est lancée.

La Mécanique des flux s’ouvre sur cette terrible évidence. Depuis plus de quinze ans, la politique d’intégration des États s’est doublée d’une politique d’exclusion des êtres à la fois territoriale et légale. Une nouvelle humanité en est née – sans papier, sans lieu, sans protection. Contrainte à n’être plus qu’une proie. Accompagnant la police, Nathalie Loubeyre filme d’abord cela : une traque incessante, où la lecture des empreintes de pas ou de roues s’accompagne d’un maillage de l’espace de plus en plus perfectionné, notamment grâce à l’utilisation de caméras thermiques. Le film tire de ce dispositif ses images les plus marquantes – hommes, femmes et enfants, réduits à l’état de spectres, silhouettes blanchâtres cheminant tant bien que mal dans l’obscurité, et déjà condamnés.

La direction des pas, le poids et la chaleur du corps – tout cela en effet trahit. La force de La Mécanique des flux tient en partie à ce souci de montrer que la politique communautaire se traduit non pas simplement par une maîtrise des frontières, mais par une véritable chasse aux hommes. Et si l’État ne donne plus la mort, du moins « volontairement », il n’en affirme pas moins son contrôle sur les corps – en prélevant les empreintes, en enfermant ou en expulsant. En créant, par un sinistre paradoxe, des enclaves de non-droit là où la souveraineté est censée triompher. A travers les grilles, barbelés et barreaux qui entourent ces limbes administratives, Loubeyre saisit quelques gestes, quelques appels. La question ne pourra manquer d’être posée : les Européens sont-ils au courant de cette situation ?

La question ne pourra manquer d’être posée : les Européens sont-ils au courant de cette situation ?

Il y a là une première façon de redonner voix et chair aux exilés, de les réinscrire dans une histoire. Un autre moyen consistera à dissocier la trace de la chasse. De la Croatie à Chypre, en passant par la frontière turco-grecque et Lampedusa, des images reviennent. Aux creux laissés dans la terre par la marche répond une litanie de chaussures figées dans la neige ou la boue. La chasse, exigeant des proies qu’elles prennent toujours plus de risques, entraine bien la mort. Ces chaussures, misérables stèles, nous le rappellent de façon bouleversante en même temps qu’elles semblent nier la négation. S’il incorpore une lecture policière de la trace qui convertit celle-ci en indice d’une présence, La Mécanique des flux en fait donc aussi le signe d’une absence, et le point de départ des récits.

Le film est ainsi ponctué de témoignages qui semblent surgir de la mort même. « On est devenus des cadavres », crient de jeunes garçons enfermés dans un centre de rétention. « Je n’ai pas peur, puisque je suis déjà mort », dit un homme rencontré sur une route enneigée. N’est-ce là que métaphores ? Ce n’est guère au spectateur d’en décider. L’intelligence de la cinéaste est en tout cas de saisir ces paroles dans des lieux souvent insituables – soit qu’elle use d’un fond noir, soit que les raccords ne permettent pas de les relier aux autres espaces. La voix des survivants vient d’un endroit qu’il serait illusoire de prétendre habiter ou même traverser.

Pourtant, elle peut aussi trouver en une communauté reconstituée le point d’où s’élever à nouveau comme puissance d’affirmation. Dans son dernier mouvement, La Mécanique des flux dépasse son désir de collecter, de recueillir, de protéger. La cinéaste est avant tout accueillie par ces hommes qui ont fait d’une usine abandonnée leur foyer. Aucun ne compte y demeurer, bien sûr. Mais, en attendant, alors que le feu crépite, il leur est possible de ressaisir leur expérience à l’aune des mouvements contradictoires de l’histoire, et des politiques cyniques de l’Europe. Ils ne sont plus ni proies, ni victimes, ni même témoins – ce qu’ils disent est tout entier orienté vers l’avenir.

 

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