Le Café en revue Arrietta, maître de danse
Critique

Arrietta, maître de danse

par Eugenio Renzi

Belle dormant (Ado Arrietta, 2016).

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Personne n’ignore la fable de la Belle au bois dormant. Pourtant, les versions abondent. Plus ou moins complexes, elles s’appuient toutes sur un certain nombre d’invariants: un roi sage, un prince charmant, des fées méchantes, d’autres bonnes, enfin, ça va sans dire, la belle – toujours dormant. C’est en travaillant ces quelques attributs que le film d’Ado Arrietta invente sa propre version, moins par fidélité au récit – que le réalisateur espagnol n’hésite pas à déplacer dans les années 2000 – qu’à son problème. D’avance, on connait tout ce qui se passera. D’emblée, il ne fait aucun doute que la belle se piquera avec le fuseau d’un rouet, ni qu’elle dormira pendant cent ans, ratant le XXème siècle, embarquant dans son sommeil tout un royaume, jusqu’à ce qu’un prince vienne la réveiller. Voilà le vertige que le film hérite de la fable : si l’avenir est déjà écrit, à quoi bon agir ? D’autre part, si on n’agit pas, comment ce destin peut-il advenir ?

La réponse d’Arrietta, qui dans ses entretiens affirme avec candeur et malice à la fois croire aux fées et à leurs décrets, serait sans doute la suivante : un charme c’est comme un film, on ne le subit pas ; mais on ne l’accomplit pas non plus. Certes, une fois qu’il est dit (ou écrit), il existe. Mais pas plus que le scénario d’un film: il reste à le mettre en scène. Or, lutter contre ce destin, ce serait tomber dans la même illusion que le roi du conte qui, averti du danger, pense éviter la catastrophe en débarrassant son pays de tous les métiers – alors que c’est précisément par cette action que le sort annoncé s’accomplit. À cette fatalité-là tout le monde est contraint de se soumettre : les bonnes fées pas moins que les méchantes.

Il y a, dans Belle dormant, une claire méfiance du pouvoir performatif de la parole et plus encore, de ce qui – en général – la véhicule : la voix. Non que Belle dormant soit un film avare de mots. L’une des plus belles scènes sans doute est celle où, lors d’un tour en hélicoptère, Amalric (en ange qui œuvre du côté de la bonne fée) raconte au prince Egon la légende du royaume enchanté du Kentz, perdu dans la jungle. Le dispositif n’est pas sans rappeler celui des films parlés de Manoel de Oliveira. Deux personnages se trouvent côte à côte et face à la caméra, l’un pour expliquer, l’autre pour écouter. Arrietta ne nie pas la force de la parole. S’il s’en méfie c’est précisément parce qu’il craint son attrait. Un peu hâtivement, on pourrait être tenté de lire dans ces idiosyncrasies l’attitude quelque peu dédaigneuse d’un cinéaste underground – Arrietta a été longtemps rangé dans cette catégorie, qui peut être évoquée tout aussi bien pour flatter que pour enterrer. Ce serait oublier combien tout un pan du cinéma, de Lang a Chaplin jusqu’à Godard, s’est constitué en résistant à la voix, en y dénonçant la présence d’un mal d’autant plus trompeur qu’il ne l’est pas toujours, puisqu’elle peut tout véhiculer, y compris le bien, comme on le découvre à la fin du Dictateur.

Tout se passe comme si, pour Arrietta, le travail du metteur en scène consistait essentiellement à contrer le charme de la parole.

Arietta reste unique en ce qu’il étend sa méfiance jusqu’au hors cadre. Sa manière de diriger les acteurs, c’est connu, ne comporte aucune indication d’ordre psychologique. Il insiste en revanche sur les pauses entre les mots et les répliques. Comme si, pour lui, le travail du metteur en scène consistait essentiellement à contrer le charme de la parole. La bonne fée Gwendoline (Agathe Bonitzer, excellente) ne fait qu’exprimer le point de vue du réalisateur lorsqu’elle met le prince en garde contre les dangers venant du chant. Elle non plus ne dirige pas vraiment le jeune Egon. Elle fait apparaître magiquement – dans une sphère en cristal – un cadre à l’intérieur duquel le charme du prince peut rayonner avec éclat.

Or ce nouveau charme, censé combattre l’enchantement de la parole, n’est dès lors pas celui de l’ineffable, mais celui d’un rythme. Dès la scène d’ouverture, on découvre Egon derrière sa batterie, jouant un rock une cigarette sagement au bec. Puisque ses lèvres sont destinées à embrasser, tout autre usage est, en attendant, superflu. Le charme de la parole est certes puissant, mais il est aussi facile, immédiat et fondamentalement éphémère: la parole arrête, immobilise, définit. Contre elle, Arrietta et sa fée dressent un héros dont la bravoure consiste, très simplement, à mettre en mouvement ce qui est endormi. D’où la très belle scène où il danse avec Gwendoline un twist qu’il faut prendre au plus près du mot: il annonce moins un amour entre la fée et le prince que le retournement final, quand Egon, sous les yeux quelque peu attristés de la bonne fée, « swinguera » avec sa nouvelle épouse, comme il convient lors d’une première nuit de noces. Par-delà la métaphore sexuelle – to swing c’est à la lettre bouger en avant et en arrière –, il s’agit là, pour Arrietta, d’une manière de remettre en scène l’essence du cinéma. Et d’affirmer au passage que la comédie musicale est beaucoup plus qu’un genre, un paradigme. Faire du cinéma c’est moins inventer un monde que lui trouver un bon rythme. Un travail qui n’a pas vraiment de fin, dans la mesure où le numérique rend possible de réajuster sans cesse le montage. Ce qui n’est pas sans soulever la question du regard que le film porte sur les temps modernes.

On pourrait voir dans l’image de ce royaume enchanté une sorte de nostalgie pour le monde d’antan. Sans doute y a-t-il dans Belle dormant quelque chose comme une critique de la technologie. Chez le personnage du père du prince, le roi de Letonia qu’incarne si bien Serge Bozon, s’exprime notamment et sans ambiguité la médiocrité d’une modernité sans poésie. Mais, justement, elle s’exprime, elle parle. Le mal, une fois encore, est plus dans la parole que dans la chose elle-même. D’autre part, l’expérience imaginaire du royaume de Kentz, qui se réveille d’un sommeil de cent ans, suggère également une réflexion sur le pouvoir enchanteur de la technologie. C’est dans l’espace d’un instant que les dormants fraichement réveillés s’habituent aux prouesses des smartphones, n’opposant aucune résistance, ou si peu, à l’incompréhensible. N’est-ce pas le rapport que la plupart des gens entretient avec la technique et ses dispositifs ? Un rapport d’usager ignorant. Autrement dit, un rapport magique: nous ignorons comment ça marche, mais puisque ça marche, cela nous suffit. Cette réflexion est présente, mais il ne s’agit d’une critique négative qu’aux yeux de ceux qui considèrent que la croyance en la magie est forcément une mauvaise chose. De toute évidence, ce n’est pas l’avis d’Arrietta.

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