Critique

Au cadavre exquis

par Gabriela Trujillo
Colloque de chiens (Raoul Ruiz, 1977).

Colloque de chiens (Raoul Ruiz, 1977).

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L’IMEC consacre le 4 mai l’un de ses « Grands soirs » au cinéaste franco-chilien Raoul Ruiz. Le Café des images vous propose pour l’occasion de rencontrer l’actrice Édith Scob (Les Yeux sans visageHoly MotorsL’Heure d’été…) autour de la projection de Ce Jour-là, ainsi que de deux courts-métrages, Querelle de jardins, et Colloque de chiens

Spécialiste des avant-gardes latino-américaines et européennes, Gabriela Trujillo a récemment donné à la Cinémathèque française une conférence dédiée à l’œuvre de Ruiz, « Nitrates d’outre-mer ! Cartographies maritimes imaginaires de Raoul Ruiz »Après Jean-Marie Samocki, c’est à son tour de nous initier aux énigmes du cinéaste. 


À la faveur d’une grève de comédiens qui paralyse le tournage de La Vocation suspendue (1977), l’infatigable Raoul Ruiz mobilise une équipe pour tourner, pratiquement sans moyens financiers, Colloque de chiens. Pourtant, ce film permet au réalisateur d’accéder, au début des années 1980, à une plus vaste reconnaissance publique, puisqu’il gagne à la fois le César et le prix du meilleur court-métrage au Festival de Cannes.

C’est donc entre les deux adaptations de Pierre Klossowski, La Vocation suspendue (d’après le roman homonyme) et L’Hypothèse du tableau volé (adapté entre autres du Baphomet) que Ruiz termine ce film hybride. Colloque de chiens contraste avec la rigueur de la langue de Klossowski et les images vaporeuses de Sacha Vierny. Et pour cause, puisqu’il s’agit d’une œuvre qui mélange le roman-photo, le mélodrame feuilletonesque et l’intrigue policière, puisant son inspiration dans les romans de gare et la presse sensationnaliste, nommément la revue Détective. 

Le colloque de chiens est celui que tiennent, à différents moments du film, les pensionnaires du refuge canin Grammont, à Gennevilliers. Leurs aboiements, en prises de vue réelles, ouvrent le film comme pour assumer la responsabilité du récit qui suivra, provoquant un effet de distanciation. Revenant à plusieurs reprises, ces images de chiens quasi-errants créent un temps de respiration, aérant d’une certaine manière ce récit où le sordide le dispute au mélodrame. Colloque de chiens arbore la panoplie vulgaire de la culture populaire pour présenter une perle d’humour noir à la géométrie redoutable. 

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Dès lors qu’il s’agit en grande partie d’un roman photo, on pense inévitablement à La Jetée de Chris Marker. Cependant, la contrainte matérielle qui vraisemblablement pousse Ruiz à choisir ce format est plus proche des fresques « Hara-kiri » que de la beauté foudroyante de Marker. Cela étant, dix ans après, le cinéaste franco-chilien reprend le dispositif dans son sketch « Histoires de glace », troisième volet de Brise-glace (1987) où, suite à un accident, il se voit empêché de tourner dans le bateau suédois qu’ont déjà filmé Jean Rouch et Titte Törnroth. Dans Histoires de glace, Ruiz reprend l’idée markerienne, présente par la suite dans son roman Le Transpatagonien (co-signé avec Benoît Peeters), d’un monde post-apocalyptique clos où se mènent des expériences pilotes. Ce qu’ont en commun Histoires de glace et Colloque de chiens est la structure circulaire, vertigineuse, d’un récit qui se répète à plusieurs reprises.  

Il a été suggéré que ce récit émane d’une réplique du Charme discret de la bourgeoisie (1972) de Buñuel, auquel Ruiz ne cesse d’être comparé : « l’homme qui habite cette maison et t’appelle son fils n’est pas ton père ». Pourtant, l’histoire du faux passé révélé dans un style grandiloquent est un lieu commun des feuilletons télévisés latino-américains. Colloque de chiens est ainsi truffé de péripéties : tout commence par la révélation faite à Monique, encore une enfant, de ses origines. À la source il y un abandon (celui subi par les chiens de la SPA de Gennevilliers autant que par l’héroïne), une absence qui fait éclater l’identité de la petite fille – un manque : celui de la mère, indigne mais aisément retrouvée, et du père, inconnu. 

Monique a grandi dans le mensonge, elle va donc reconduire les patrons de l’identité à inconnues multiples : « Jouir et dominer, tels vont être à présent les objectifs principaux de Monique », assène le narrateur. Cherchant à gagner la reconnaissance à travers les conquêtes, elle finit par devenir une racoleuse. « Le cercle vicieux des étreintes éphémères et de l’argent vite acquis l’enserre désormais irréversiblement », insiste-t-on. Ainsi, elle omet de raconter son passé de prostituée à Henri, le « grand garçon sérieux » et gentil qui aime son métier de dépanneur en radio-télévision, devenu son mari et qui, incapable à son tour d’affronter la vérité sur son ancienne épouse (entretemps Monique s’est suicidée avec leur enfant), tue Alice, la cruelle amoureuse contre-nature de Monique, devenue aussi sa seconde femme. 

Si vous n’avez pas suivi : Henri tue la cynique Alice, qui lui révèle la nuit de leurs noces la vérité sur le passé mouvementé de Monique, sa première femme qui s’est suicidée de dépit, et il décide de dissimuler son acte en découpant le corps d’Alice dans des morceaux « aussi petits que possible » qu’il va éparpiller dans la région. Il adopte à son tour une nouvelle identité en devenant Odile, après une opération de changement de sexe afin d’échapper à la police qui le cerne. Odile-Henri, devenue prostituée puis propriétaire du Joli-Mont, transmettra à son tour à Luigi, un petit orphelin qu’elle adopte, une fausse histoire à mille inconnues, reconduisant les identités morcelées qui hantent tout le film, au centre duquel se trouve ce Joli-Mont, un café de la ville imaginaire de Montsouris dont Monique, Alice et Odile sont successivement les propriétaires.

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La thématique d’un corps morcelé dont il faut restituer l’intégralité est un thème récurrent dans les films de ce Chilien exilé de la dictature de Pinochet. Depuis Le Corps dispersé et le Monde à l’envers, tourné au Honduras pour la télévision allemande au début de son exil (1975), à Terre de sorciers (La Recta Provincia, 2007-2015) tourné pour la télévision chilienne, les corps épars hantent l’ensemble et peuvent probablement être reliés à une lecture politique de l’œuvre ruizienne. Mais dans Colloque de chiens, la dispersion du corps d’Alice par Henri après le meurtre ouvre surtout la trame policière du film, qui comme dans un récit de Borges, aborde le problème d’une mort symétrique et périodique. 

En effet, le meurtre sordide d’Alice est résolu par le commissaire principal Maurice José Morère, incarné par le cinéaste argentin Hugo Santiago, un autre exilé du Cône Sud, portant en lui l’univers borgésien depuis son chef d’œuvre Invasion (1969). Tel le détective Lönnrot dans La Mort et la Boussole, Morère préfère la déduction logique à l’empirisme. Ainsi, Henri croit disperser le corps d’Alice au hasard, or il trace un cercle parfait autour du Joli-Mont. Élémentaire, la géométrie est reine de l’investigation. On découvre un assassin victime de son obsession de l’ordre : les « lois éternelles de la géométrie s’étaient retournées contre » Henri, avant que l’histoire ne rebondisse avec le recours à la chirurgie esthétique. Le détour par le genre policier permet d’illustrer, comme souvent chez Ruiz, une théorie scientifique qui éclaire la structure de l’ensemble. Le mathématicien Benoît Mandelbrot est secrètement convoqué dans Colloque de chiens, permettant ainsi une interprétation grâce à la géométrie fractale. Celle-ci facilite la compréhension d’un état intermédiaire entre l’ordre et le désordre, ou plutôt, la lecture d’un récit qui présente des aspects en apparence désordonnés et chaotiques, alors que, malgré la déferlante de péripéties, le film est magistralement articulé. 

Les personnages sont non seulement trahis par les lois les plus élémentaires de la géométrie, mais par leur historicité même : dans le refus de la vérité, ils semblent condamnés à rejouer le même drame, mais avec des variantes de plus en plus sordides. C’est pourtant la désinvolture de l’enfant Luigi qui réussit à arrêter un drame qui pourrait se reproduire à l’infini. Sur le point de revivre la même histoire que Monique à la cour de son école, Luigi répond, sereinement : « Celle que tu appelles ma mère n’est pas ma vraie mère », et clôt ainsi le récit.  

Cynisme ? Mise en garde ? Colloque de chiens, porté par la légèreté de la culture populaire considérée comme la plus vulgaire, ne reste pas moins un objet asphyxiant, dérangeant. Une preuve de plus que le cinéma, sous ses aspects les plus divers, peut nous aider à penser, à soigner. À recommencer. 

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