Le Café en revue Basic Instinct tombe à pic
Critique

Basic Instinct tombe à pic

par David Vasse
Basic instinct (Paul Verhoeven, 1992).

Basic instinct (Paul Verhoeven, 1992).

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Cet article fait partie d’un cycle

Lundi 30 à 19h30, David Vasse présente Basic Instinct. Il revient sur ce film trop connu pour n’avoir pas été, en quelque manière, mal compris.


Pour parler de Basic Instinct aujourd’hui, l’idéal serait de ne rien dire de ses fétiches, d’évacuer pic à glace et focus sur jambes (dé)croisées autour de quoi sa sortie en 1992 fit sensation. On pourrait le faire, bien qu’en ces deux éléments-clés se résume l’essentiel du projet particulièrement retors de Verhoeven. Lancé comme un nouvel avatar du thriller érotique, dans la lignée de Liaison fatale d’Adrian Lyne (la présence de Michael Douglas favorisant cette filiation), Basic Instinct fit grand bruit pour rien, c’est-à-dire pour ceux qui n’y virent pas autre chose qu’une vulgaire imposture commerciale, une machine à faire frissonner, de peur et de plaisir. Mise sur orbite de Sharon Stone, scandale autour de l’affiche que certaines municipalités françaises s’étaient empressées de retirer pour « défense des valeurs morales », choux gras des gender studies et des féministes en ébullition, accueil critique méprisant avec accusations de cynisme et d’obscénité à tour de bras, gros succès au bout du compte, le film s’assura une postérité culte que des producteurs mal avertis avaient bêtement cherché à restaurer en 2006 avec un sequel désastreux signé Michael Caton-Jones.

Passé le bruit, passé le rien, reste le film. Le réhabiliter d’un bloc n’aurait en soi pas grand intérêt, il n’en a pas besoin. Non qu’il ne le mérite pas mais son pedigree lui garantit suffisamment de prégnance pour le maintenir dans un inconscient à la fois collectif et interne à ce qu’il agence. Plus pertinent serait finalement de repartir des deux pôles magnétiques cités plus haut (peut-on faire autrement ? Oui sans doute) et de voir ce que chacun traduit formellement de l’enquête criminelle que mène à San Francisco l’inspecteur Nick Curran auprès de sa principale suspecte, la romancière Catherine Tramell.

Basic Instinct rabat tout sur tout, en permanence et frontalement, sans rien résoudre ni rien sauver.

Retenir par exemple du pic à glace moins sa fonction d’arme blanche ou de symbole phallique que celle visant à l’éclatement. D’ordinaire utilisé pour briser en fragments un bloc de glace, il est l’outil par excellence du morcellement à parts inégales. Du générique kaléidoscopique à l’échelle d’un récit construit sur la diffraction des points de vue et des hypothèses, son œuvre fait merveille, éventrant le canevas classique de l’enquête policière en autant de cellules malignes. Entailles et entrailles prolifèrent ainsi en une même pulsion masochiste, une même boue retournée en mille éclaboussures à la surface lustrée de l’industrie hollywoodienne. 

Retenir par exemple des jambes de Sharon Stone en plein interrogatoire autre chose qu’une pauvre histoire d’œil rincé. Les percevoir davantage comme un point culminant du principe d’ouverture maximale propre au cinéma de Verhoeven. «Je n’ai rien à cacher » avoue Catherine. Le film non plus. L’important est de tout dire, tout voir, tout ouvrir ; les dossiers, les portes, les cuisses. Pas besoin de changer les serrures, l’effraction et l’infiltration se pratiquent comme dans du beurre (Elle le démontre littéralement avec une puissance renouvelée). Mais comment faire régner l’hyper visibilité dans une histoire aussi chargée de béances, de secrets et d’incertitudes ? Comment vouloir faire la lumière dans un monde où l’ostensible aveugle à ce point ? De même que les films de Verhoeven répugnent en général à conclure quoi que ce soit (inoubliable réplique de Rachel à la fin de Black Book : « ça ne cessera jamais »), Basic Instinct rabat tout sur tout, en permanence et frontalement, sans rien résoudre ni rien sauver ; cerveau sur sexe, loi sur interdit, fiction sur réalité, homme sur femme, propre sur sale. Aucun terme ne sert d’étalon à quoi se référer pour retomber sur ses pieds, chacun s’expose au contraire comme la version immédiatement performante de ce qu’il feint de repousser. Recto/verso contre la porte, surtout pas derrière elle. Ce temps-là n’a plus cours pour Verhoeven.  

En guise de dernier mot, disons simplement ceci : Basic Instinct et Elle se répondent à bien des endroits. De quoi fêter le grand retour du cinéaste.

A suivre donc.

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