Le Café en revue Des barbecues et des hommes
Carnets

Des barbecues et des hommes

par Camille Brunel
Chouf (Karim Dridi, 2016).

Chouf (Karim Dridi, 2016).

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Cet article fait partie d’un cycle

Camille Brunel poursuit son analyse de l’actualité du Café du point de vue qui est le sien : celui de l’animal. Une double exigence est en jeu ici : attirer l’attention sur un sujet toujours plus urgent ; et faire le pari qu’ainsi éclairés, les films révèlent des aspects d’eux-mêmes échappant au regard critique habituel.


Chouf, de Karim Dridi (2016) – 108′

Comme l’avait déjà montré Toril, les films où l’homme (l’humain) est majoritairement représenté par l’homme (le mâle) sont souvent plus éloignés de la question animale que les autres, comme si cette appropriation du récit par des hordes de garçons excluait tout ce qui n’est pas homme au double sens du terme. Ainsi du dernier film de Karim Dridi, tourné dans les quartiers nord de Marseille, histoire de guerres intestines au sein de petits clans mafieux pris entre merguez et kalachnikovs.

Cela étant dit, Chouf pourrait quand même être le théâtre d’une forme de changement. Dridi filmerait-il aujourd’hui des oiseaux s’entretuer, comme il le fit en 2008 dans Khamsa, qui voyait un combat de coqs filmé sous toutes les coutures ? Depuis 2015, la loi française interdit l’ouverture de nouveaux gallodromes et encourage la fermeture de ceux qui restent – il serait effectivement temps de rejoindre le Canada et la majeure partie de l’Europe qui, à l’exception de l’Espagne et de l’Ecosse, ont déjà interdit la pratique.

Il n’y a pas mort d’homme, c’est sûr. Mais la mort du coq filmée dans Khamsa aurait pu poser, déjà à l’époque, quelques problèmes : puisqu’il importe que le coq du héros perde son combat, et qu’on voit le héros l’entraîner pendant de longues minutes (et sur combien de prises?), il va de soi que le coq choisi en était un qui devait perdre, et qu’on plongea dans l’arène face à un adversaire qui ne pouvait que le réduire en charpie – ce qui ne manqua pas de se passer.

Dans Chouf, au moins, on laisse plus ou moins les oiseaux tranquilles, à l’exception d’un envol de pigeons esthétiques devant un scooter (les colombes lyriques de John Woo continuent de faire rêver) et d’un ara macao sur l’épaule d’un petit mac qui se prend pour un pirate (« je l’ai échangé contre un pit »). On aperçoit également, furtivement, un chat noir, dont on pourrait presque s’imaginer que le réalisateur l’a vu passer, attendant pour couper au plan suivant qu’il ait traversé le cadre ; quelques chevaux de course, que l’on devine sous les jockeys squattant l’image de la séquence à l’hippodrome ; quant aux cigales, on les salue de loin : elle font hors-cadre leur travail de mise en scène pittoresque.

« Chouf », en arabe, veut dire « regarde ». Dans le film, c’est une injonction à se confronter à la réalité.

Voilà pour la faune des cités : le reste est à chercher du côté des barbecues et des kebabs. L’apparition d’un malfrat aux merguez est bien sûr anodine, mais la remarque d’un pauvre témoin d’une exécution sommaire, achevée par l’immolation de la victime, l’est peut-être un peu moins : « je pensais que c’était les amis qui faisaient un barbecue, et c’était un cadavre ». On se garderait de diagnostiquer le lapsus cinématographique, n’était l’importance accordée par la suite au regard, justement.

« Chouf », en arabe, veut dire « regarde ». Dans le film, c’est une injonction à se confronter à la réalité : on l’entend lorsque le héros fuit la chambre d’hôpital de son père, et lors de l’exécution sommaire mentionnée plus haut. C’est que le héros, Sofiane, ne veut pas regarder la mise à mort qu’il a pourtant commanditée ; celle de Farouk, accusé d’avoir tué son frère. C’est un « Chouf » de végétarien, en quelque sorte : puisque tu as exigé de la violence, ne détourne pas le regard au moment où on te la sert.

Karim Dridi, cependant, ne semble pas savoir ce qu’il veut. Au moment de l’exécution, la caméra se garde de rejoindre le point de vue de Sofiane. Tandis que ce dernier hésite, Farouk, bâillonné, supplie qu’on l’épargne, mais on ne fait que l’entendre, le deviner en bas du cadre. Nulle compassion ici pour l’homme agenouillé qui voit son exécution reportée de quelques secondes parce que son bourreau hésite. On ne regarde que ceux qui tiennent l’arme et, au moment où la balle est tirée dans la tête de Farouk – « Chouf ! » – l’éclaboussure qui lui sort de la tempe n’est pas filmée du point de vue de Sofiane, mais du point de vue du spectateur, rompu aux exécutions sommaires au cinéma : un plan large, les quatre hommes debout, celui qui s’effondre, et le paysage derrière, lyrique, grandiose. Rien qui ne souligne ici une forme quelconque de réelle violence. Impensé toujours, mais toujours aussi ironique : l’arrière-plan idéal n’intervient que quelques scènes plus tard, lorsque les garçons discutent devant la devanture d’un kebab, entourés par les mots du menu. Chicken, hamburger, fish, agneau…

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