Le Café en revue Difficile d'être dedans et dehors
Carnets

Difficile d’être dedans et dehors

par Maud Wyler
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Cet article fait partie d’un cycle

Maud Wyler a joué cet été dans le nouveau film que le cinéaste japonais Nobuhiro Suwa a tourné dans le sud de la France, intitulé « Le lion est mort ce soir ». Jean-Pierre Léaud y tient le rôle principal.

La réunion de ces trois noms a pour nous quelque chose de magique. Maud Wyler est non seulement une actrice d’exception mais une collaboratrice du Café des Images : elle a animé plusieurs séances autour du travail de l’acteur, ouvert ses carnets… ; elle nous a même envoyé plusieurs cartes postales de Cannes. Nobuhiro Suwa, auteur notamment de H Story et d’Un couple parfait, est un cinéaste majeur, un des rares expérimentateurs du cinéma contemporain. Nous espérons l’accueillir bientôt au Café, après l’avoir reçu il y a quelques années au festival de la Roche-sur-Yon, où il fit — il n’y a pas de hasard, la chose avait été calculée à l’avance — la rencontre de Jean-Pierre Léaud. Jean-Pierre Léaud, lui, est le plus grand. Les spectateurs du Café le verront bientôt dans La Mort de Louis XIV d’Albert Serra, avant de le découvrir — l’année prochaine sans doute — dans le rôle d’un autre roi, le lion.

En même temps que l’introduction de Maud Wyler, que nous remercions pour le nouveau cadeau qu’elle fait ici au Café en Revue, nous publions aujourd’hui la première livraison d’un journal divisé en cinq journées. Et nous remercions également Nobuhiro Suwa et sa productrice, Michiko Yoshitake, pour nous avoir permis de reproduire ici des images du tournage.



Bonjour,

Je suis dans le TGV Paris-Marseille. Demain je joue Céline dans le film de Nobuhiro Suwa, LE LION EST MORT CE SOIR avec un petit acteur devenu grand, Jean-Pierre Léaud. Céline est la maman d’un des petits garçons du film.

Difficile d’être dedans et dehors. Pour écrire il faut avoir la tête un peu hors de l’eau, et l’acteur n’est pas waterproof.

Mais Emmanuel Burdeau me demande d’en faire quelque chose. Tout ce que je peux faire, c’est dire la vérité. Le reste du temps, j’ai un job qui consiste à mentir, mentir vraiment. Ou plutôt, qui permet d’être tout à fait vrai, réellement là. Se regarder dans les yeux, on ne voit ça que dans les films. La fiction donne des ailes, le cadre serré et archi hiérarchisé d’un plateau de cinema donne carrément un ticket pour la lune.

J’ai rencontré M. Léaud. « – appelez-moi Jean-Pierre ». Il est malin comme un singe, drôle et, chose totalement étonnante pour les gens de notre génération, il est sûr de ses qualités. Ça nous manque, ça me manque. Nous sommes ohlala désolés d’être comme on est, plus assez jeunes, pas assez vieux, pas si courageux, plutôt ambitieux, d’être nombreux, mais pas assez pour changer quoi que soit, d’être la cause du mal, de n’y être pour rien du tout. Ou alors, juste d’être acteur à une période un peu nulle, un peu déprimée du cinéma français.

Maître Suwa on set. Autoportrait.

Maître Suwa on set. Autoportrait.

Je dis ça en pensant que je suis vraiment dégueulasse ( « c’est quoi dégueulasse? »), parce qu’il y a des foyers d’espoir partout. Chez certains cinéastes et surtout dans les nouveaux hold-ups des productions face au système usé de financement des films français.

LE LION EST MORT CE SOIR m’apparaît comme un bon gangsta. En effet, n’importe qui dans ce métier vous dira que c’est une connerie de produire un film avec un vieux, beaucoup d’enfants, un lion, un fantôme et pas de scénario.

Il faut tout le flegme songeur d’un réalisateur japonais fan de la nouvelle vague, pour qui Godard est le Dieu vivant, pour inventer que ce serait possible, et forcer le mariage d’une productrice japonaise et d’un producteur français pour organiser cette improbabilité.

Pour ma part, force est d’admettre que tous mes derniers films avaient cette particularité. Ils n’auraient pas dû exister. Ils sont nés sous l’étoile douce folie, de réalisateurs et de leurs producteurs têtus, beaux. Cet acharnement rend justice sur leurs visages de Sioux des villes.

Suwa, avec moi, s’y est pris comme ça : il m’a beaucoup laissée parler de son film. En me regardant quand je ne pouvais pas l’y surprendre. J’ai beaucoup trop parlé. J’ai inventé tout et son contraire. J’ai donc pris beaucoup trop de risques de dire n’importe quoi. J’ai hérité du rôle d’une maman. Qui parle parce que son fils se tait.

J’ai rencontré mon fils. Il est cool. Il aime un truc incongru, le Beef jerk. Des morceaux séchés et sucrés de bœuf. Je voulais la jouer maman attentionnée et lui ramener ça dans mes bagages, mais c’est difficile à trouver et sur mon chemin je suis tombée sur 3 filles et un garçon silencieux qui voulaient faire du tourisme post-attentat à Paris, alors j’ai perdu du temps en explications lignes de métro. Tristesse. « -You know, boom-boom? You remember? » Euh oui…

Donc, sur ce film, je ne sais pas ce que je vais dire, puisque je vais l’inventer. Valeria Bruni-Tedeschi, je le tiens de source sûre qui s’appelle Arthur, avait beaucoup apprécié le tournage d’UN COUPLE PARFAIT, du même Suwa.
J’ai mis plein d’idées de costumes dans mon sac de voyage. On tournera avec nos habits. Et même, mon mari jouera mon petit ami.

Je vous rappellerai.

  • Maître Suwa on set. Autoportrait.

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