Carnets

La Bande de la Soupe

par Maud Wyler
Sur le tournage de "Le lion est mort ce soir" de Nobuhiro Suwa.

Sur le tournage de "Le lion est mort ce soir" de Nobuhiro Suwa.

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Cet article fait partie d’un cycle

Nous publions ici les ultimes volets du journal tenu par Maud Wyler sur le tournage du nouveau film de Nobuhiro Suwa avec Jean-Pierre Léaud, « Le Lion est mort ce soir ». Cette dernière livraison n’est en vérité qu’un début, et nous espérons bien accueillir au Café Maud Wyler, Nobuhiro Suwa et Jean-Pierre Léaud au moment de la sortie. Merci encore à Maud pour ce précieux témoignage.


Aujourd’hui arrive en trombe la scène terrible. Les 9 enfants doivent débarquer dans ma cuisine avec des légumes dans les mains et tâcher de m’embobiner à propos de ce qu’ils veulent en faire. Monsieur Suwa les assoit une bonne demi-heure, durant laquelle il leur raconte l’action à venir, après leur avoir demandé : s’ils savaient cuisiner, si certains avaient déjà coupé des légumes, s’ils connaissaient une recette de soupe, mais surtout, quel genre de bobards ils pourraient prétexter pour que je ne sache pas la réelle mission de leur plat. Je me tiens derrière eux, face au réalisateur, et je les vois, un peu chacun leur tour, se retourner avec des regards qui disent : tu vas prendre cher ! C’est une sacrée bande que ces cocos-là. Ça fait un moment qu’ils bossent ensemble, et que Suwa leur a donné le pouvoir, en les autorisant à réfléchir et à créer. Dans l’histoire de Suwa, les enfants sont réalisateurs de film… Et ils savent ménager leurs effets. J’essaie de ne pas faillir, je me grandis dans ma longue jupe, me hisse en haut de mes talons. Je finis cette discussion carrément debout, à marcher autour d’eux. D’un pas arbitrairement tranquille. Je ne dis pas un mot, tout ce que je pourrais dire sera retenu contre moi. Je garde le silence pratiquement jusqu’à la prise. Dans la scène, au début, mon personnage Céline appelle son nouveau copain Simon au téléphone, et dans la réalité du tournage, j’appelle Erwan, qui est dans son TGV Marseille-Paris. Dans la conversation je lui dis ce qui est en train de se passer, des enfants et des tomates envahissent mon appartement, avec un sourire en coin. Je dois raccrocher. « – Jules, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? » Et là, s’ouvre le royaume du mensonge où chacun des petits acteurs y va de son invention à long nez. Je suis obligée de cadrer le délire. Comme, j’imagine, pourrait le faire un prof devant une classe survoltée, je repère les leaders et les invective. À l’un d’eux je demande très sérieusement de me parler sur un autre ton. Dans le même temps, je pense : je bluffe, le retour de flammes va être énorme… Et puis non, les prises d’après, ils arrivent à organiser la préparation de leur plat assez professionnellement, chacun dévoué à sa tâche.

Encore une fois, le cinéma fonctionne en révélateur. Voilà ce que, plein de fois, on voudrait dire et qui reste coincé dans la gorge.

Une des petites filles fait la tête à la fin d’une de ses longues (15 minutes) prises. Elle trouve qu’elle a été oubliée. Elle en rajoute une couche : on m’oublie tout le temps. Très malin, car elle sait plutôt très précisément se faire entendre quand elle a quelque chose à dire, à jouer. Et la prise d’après, elle devient préposée au ramassage des légumes coupés en dés, et se balade avec son immense casserole autour du plan de travail. C’est très chic.

Quand la caméra coupe, ils veulent continuer leur cuisine, avec l’intensité de bacheliers qui grattent leur feuille obstinément après que l’heure a sonné. Ils subissent de plein fouet l’arrêt de jeu.

Pause. C’est l’heure de la cantine. Je continue de m’isoler doucement. En fait, je veux être concentrée pour la scène qui va suivre. Pour moi, la scène la plus difficile. Je dois être en colère, inquiète, et confronter mon fils. Je suis moi-même rarement dans tous mes états, tant je trouve que cela confine souvent au ridicule, dévoile l’absence de moyens. Mais je sais que je peux donner de la voix. Et je ne veux justement pas tomber dans cet écueil-là. On se met d’accord avec le réalisateur pour quand même, dans une première prise/répétition-tournée, lâcher quelque chose de cet ordre-là. Mais on va s’empresser de le doser pour les suivantes.

Je crains aussi les phrases un peu bateau de type, je t’aime mais j’ai peur qu’il t’arrive du mal. Je m’y colle pourtant en pensant qu’elles sont compliquées à sortir même dans la vie, ou plutôt, surtout dans la vie. Encore une fois, le cinéma fonctionne en révélateur. Voilà ce que, plein de fois, on voudrait dire et qui reste coincé dans la gorge.

4 ou 5 prises plus tard, leur quantité relative étant due au découpage en plusieurs plans pour venir voler quelques détails de la scène, Suwa nous dit, non, il nous offre, un sésame, que me traduit Yu : « toutes les prises sont convaincantes ». Jules, en loge, répète : ah ouais, toutes les prises sont convaincantes…

Je repars à Paris. Le tournage doit s’interrompre une semaine pour la rentrée des classes. Comment expliquer ça aux nouveaux camarades de 6ème ? Comment ne pas trouver laborieux le programme scolaire après une expérience comme ça ? Le directeur de production du film pense : Jules pourrait devenir un Dewaere. Je lui souhaite de ne pas hériter de ses démons. Il a entré mon 06 dans son téléphone. Je l’ai charrié un peu. J’espère qu’il ira bien avec cette nouvelle ambition : devenir acteur.

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