Le Café en revue La Conquête du vocabulaire
Carnets

La Conquête du vocabulaire

par Camille Brunel

Luc Jacquet et un manchot, durant le tournage de L'Empereur.

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Cet article fait partie d’un cycle

L’Empereur, de Luc Jacquet (2017) – 82′

Le monde avait-il besoin d’un nouveau film sur les manchots ? Pas évident. Leur existence est réglée comme du papier à musique, leur représentation aussi. Glissades sur le ventre, gros œufs posés sur des pattes noires, puis bébés duveteux ; bouleversant ballet d’anges sous-marins, parades nuptiales en noir, jaune et blanc ; colonnes ou agglutinements dans des limbes enneigées et grondantes : on connaît par cœur.

Et s’il est possible de distinguer à l’œil nu les vaches, les orques ou les hyènes entre elles, rien ne ressemble plus à un manchot qu’un autre manchot, leur identité passant par leur cri. Difficile donc de s’attacher à un individu dont on raconterait l’histoire, n’en déplaise au titre romantique, napoléonien, du film de Jacquet. Après une nuit dans leur tente, les cadreurs seraient bien en peine de retrouver l’animal qu’ils ont filmé la veille ; et on n’apprivoise pas les manchots comme des oies voyageuses.

En 2005, avec le succès oscarisé de La Marche de l’empereur, Luc Jacquet grave la geste manchote dans le marbre. C’est pourquoi en 2011, dans sa série Terres de glaces, l’experte BBC ne peut plus qu’en explorer les situations exceptionnelles : ratés au sortir de l’eau, fortes chaleurs, mères se battant pour s’accaparer les orphelins…

Douze ans plus tard, condamné à refaire les mêmes plans moyennant quelques mises à jour côté définition, Luc Jacquet cherche ainsi la nouveauté du côté du commentaire, qu’il a écrit et confié à un végétarien, Lambert Wilson. Alors que David Attenborough, célèbre voix off de la BBC, s’en tient à la description et l’explication du mouvement des animaux, L’Empereur se penche sur leurs émotions, et tout un vocabulaire de l’intériorité fait son apparition.

Le problème soulevé est celui de la difficulté de s’approcher non pas des animaux, mais du monde selon les animaux.

Le premier signe de ce changement tient dès le début à l’attention portée à l’identité des animaux : Jacquet diffuse à plusieurs reprises le cri d’un individu appelant son petit, de manière à ce que l’on puisse en retenir la particularité. Or ce travail d’individuation s’accompagne d’une réelle volonté de se pencher sur son monde intérieur, dont la clé est donnée assez tôt : « A les voir comme ça », dit Lambert Wilson, « on n’imagine pas tout ce qu’ils ont vécu ». C’est embêtant : imaginer ce que vivent les animaux, c’est-à-dire mettre leurs vies en images – n’est-ce pas justement le principe du documentaire animalier ?

Le problème soulevé est celui de la difficulté de s’approcher non pas des animaux, mais du monde selon les animaux. En cela, Jacquet aborde la limite du documentaire, entièrement constitué d’images spontanément extérieures à leur sujet. Ce faisant, il se libère de son carcan d’images d’Épinal de l’Antarctique. Derrière chaque cliché de manchot réside désormais la possibilité d’un regard inimaginable, infilmable. Tel est le seul souci de la voix off : en regardant les oiseaux faire leur parade nuptiale, Wilson évoque même leur volonté de « ne jamais perdre la conscience du rythme de l’autre ». Il parle un peu pour lui.

Dans le même élan, Jacquet formule des hypothèses que l’on pensait réservées aux mammifères ou aux cétacés : la capacité à envisager l’intériorité de l’autre, ce qu’on appelle la théorie de l’esprit (« comme s’il avait conscience du degré de famine que son petit est capable d’endurer ») ou encore les notions de culture, de transmission. Lorsque leur antonyme terrible, « instinct », est lâché – terrible parce que machiniste, suggérant l’obéissance à un programme – il est aussitôt nuancé : « ils forment d’instinct des colonnes », remarque Wilson, avant de rappeler : « Bien-sûr, ils ont vu les adultes… » Et pour cause : il est régulièrement question dans L’Empereur, loin de tout machinisme, de « conscience », de « mémoire », de ce que l’animal « a appris à redouter », de ce qu’il sait ou de ce qu’il ignore.

Tout ce vocabulaire, acquis de longue lutte, permet au documentaire de produire plus que de belles images. « En apparence, rien ne change en lui », commente Lambert Wilson lorsqu’un manchot retrouve l’océan, et il ajoute : « On imagine le plaisir qu’il a à entendre la mer après le silence de la banquise ». Jusqu’à présent, le travail d’imagination était confié à la caméra ; mais les manchots, qui se reconnaissent entre eux sans l’usage de leurs yeux, ont accompli pour le documentariste un vrai travail de petits platoniciens : ils l’ont libéré des apparences, et guidé vers le monde des idées animales, prochaine frontière des cinéastes animaliers.

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