Carnets

La fin des tremblements

par Camille Brunel
Ta'ang (Wang Bing, 2016).

Ta'ang (Wang Bing, 2016).

Cet article fait partie d’un cycle

Ta’ang, de Wang Bing (2016) – 147′

Elles ont des téléphones. Loin de l’image que l’on pouvait s’en faire, sac-à-dos UNICEF bleus et bâches en guise de toit dès les premières minutes du film, les mères birmanes décontenancent par ce premier détail : alors qu’une fois de plus, Wang Bing se glisse dans l’un des recoins les plus imperceptibles de la Chine, de ceux où l’œil ne va jamais, on tombe sur moins précaire que prévu, et c’est assez étrange.

Étranges aussi ces gamins qui s’amusent, et rappellent que l’on s’habitue à tout, même au pire ; il suffit de ne pas avoir les moyens d’imaginer une autre vie. Pas plus que des petites bêtes, ils n’ont à ce moment le moyen de réclamer autre chose que la condition dans laquelle leur naissance à cet endroit du monde, entre la Birmanie et la Chine, les a plongés : s’indigner de leur sort, c’est évoquer une indignation dont ils n’ont pas conscience. Qu’est-ce qui nous y oblige ?

Ces yeux de gosses, et leur innocence qui est inconscience, sont partout, comme la coccinelle des planches de Gotlib. La comparaison est aussi déplacée que paraît l’être leur joie de vivre. Lorsqu’une femme au téléphone se met à pleurer, de nuit, tournant le dos à l’objectif, ils sont là, dans la pénombre, qui fixent Wang Bing fixant la pauvre femme.

On pourrait passer le film bouleversé, parce que ces enfants sont mignons, comme l’étaient, terriblement, les trois soeurs du Yunnan, qui avaient donné leur nom au documentaire de Wang Bing sorti en 2012. Ce serait trop facile : ces créatures ne peuvent susciter l’indignation que si celle-ci ne transite pas par l’attendrissement. Aussi le cinéaste fait-il tout son possible pour ne pas en saisir plus d’expressions qu’il n’en faut : il suffit de savoir que ces enfants sont là, et que leur condition est abjecte ; l’émotion, comme souvent chez Wang Bing, est superflue.

Pas plus que l’attendrissement, le sentiment esthétique n’a sa place parmi les réfugiés, pourtant, Wang ne cherche pas à l’éviter.

C’est pourquoi certains des plans troublent beaucoup : un brasier sur l’horizon, un feu de bois au premier plan, et entre les deux, une fillette à la peau ambrée – on croirait du Ridley Scott, pourtant, si vous parlez à Wang Bing de la composition de ses plans, le risque est grand qu’il mette un terme à l’interview et parle de vous comme d’un abruti fatigant dans son prochain livre d’entretiens avec Eugenio Renzi.

Pas plus que l’attendrissement, le sentiment esthétique n’a sa place parmi les réfugiés, pourtant, Wang ne cherche pas à l’éviter – à l’instar de cette scène dont Michael Mann ne pourra qu’être jaloux, où une femme protège la flamme d’une bougie qui diffuse, sous la tente, la possibilité d’une image ; ou de cette autre, où un gamin attise l’image en soufflant sur des braises.

Car c’est bien la technologie qui a rendu ce documentaire possible : de jour, les réfugiés rechignent à être filmés, de nuit, il faut une caméra ultra-sensible, ou rien. Filmer là où l’œil humain ne peut pas voir nécessite un barda de capteurs dernière génération, faisant du numérique l’une des premières armes des indignations contemporaines. La brièveté des magasins de pellicule n’oblige plus à ne filmer qu’une durée précise, à se contenter des événements qu’elles auront embrassées ; leur faible sensibilité n’est plus qu’un souvenir. Wang Bing filme la nuit aussi longtemps qu’il veut, jusqu’à l’incroyable conversation en langue des signes au fin fond d’un soir sous une tente, donnant soudain, par sa représentation, une voix à celle qui, parmi les oubliés, était déjà muette.

Ici les aboiements des chiens valent le silence, et l’on s’endort sans y prendre garde. Ânes, gaurs : les animaux sont encore moins que des fantômes, et Wang Bing ne tremble même pas lorsqu’un veau dévale une pente droit sur lui, pas plus qu’il ne tremble quand les canons tirent. On peut être étonné, à l’heure de YouTube, dix ans après Cloverfield et vingt après Il Faut Sauver le Soldat Ryan, de voir dans une zone de guerre un homme silencieux s’en tenir au cadre fixe. C’est ici qu’intervient la mise en scène : le seul individu, dans cette région en guerre, à regarder autre chose que le champ de bataille, c’est le caméraman, personnage impossible.

Wang Bing devient comme les enfants, il s’habitue au marasme. Au début, il tressaille – il n’y a qu’à regarder le cadre, les quelques millimètres de sursaut à chaque coup de canon. Le film s’achève quand le cadre reste impassible malgré les déflagrations : Wang Bing est devenu un gosse comme les autres, il s’est habitué. Il est alors temps d’arrêter de filmer. « Et les animaux ? », demanderez-vous. On n’en a pas parlé. Ailleurs qu’en périphérie de ce qui nous concerne, il n’y en avait pas.

En revue • Les derniers articles publiés