Le Café en revue La gentillesse c'est con sur un tournage
Carnets

La gentillesse c’est con sur un tournage

par Maud Wyler

Sur le tournage du nouveau film de Nobuhiro Suwa.

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Cet article fait partie d’un cycle

Tu débarques. Les autres ont 2 semaines d’avance sur toi. Ils se connaissent. Toi tu veux bien faire. Tu es gentille. Et voilà une belle connerie. Les acteurs, sans devenir injustes, doivent être exigeants. Si tu es trop cool, tu suis le bateau et c’est pas très intéressant. Tu dois poser les questions qui t’aident, imposer un silence qui t’aide, quitte à être chiant comme il faut.

Bel exemple aujourd’hui. Hier, en arrivant en gare de La Ciotat, on me prévient que le plan de travail du lendemain vient de changer, Suwa voulant faire durer la scène du repas avec, nouveauté, les enfants qui racontent une histoire au personnage de Jean-Pierre Léaud. Le soir je ne vois pas Jean-Pierre au seul resto proche de l’hôtel. Le matin, j’apprends qu’il n’a pas mangé. Il est passablement de mauvaise humeur. C’est peut-être désagréable pour sa femme, mais c’est très bien pour le film. Dans cet énervement, il se concentre, il fait le tri, il prend des décisions. Pendant que moi, je suis tranquille, heureuse même, croyant à mon Père Noël, style « la magie du tournage ». Résultat : Jean-Pierre est très fin, très précis, très intéressant dans ses prises de parole pendant que ça tourne. Et moi je suis toujours la cool du jour. Ce qui n’est pas si pertinent cinématographiquement parlant.

Suwa est très bien. Japonais, rapport à l’idée qu’on se fait du Japon. Il ne dit pas trop de choses. Il dit certaines choses, et puis observe.

Et tout à coup je me rappelle que oui, je suis souvent très énervée aux générales (les veilles de premières au théâtre), et que c’est pas mal du tout avant le grand saut. Oui je ne peux pas le dire mieux, ça concentre l’attention. Ça force l’isolement et c’est dans cette solitude qu’on chope de possibles trésors. En se rendant moins étale dans son écoute. En trouvant sa subjectivité.

Suwa est très bien. Japonais, rapport à l’idée qu’on se fait du Japon. Il ne dit pas trop de choses. Il dit certaines choses, et puis observe. Les enfants sont dans le bain depuis un moment, ça se sent. Suwa leur a donné la barre et ils naviguent très sûrement, en maîtrisant parfaitement leur sujet, à savoir, des enfants qui font un film (sorte de mise en abîme). Ils l’écrivent, le tournent, le montent. Et ils ont pris à cœur leur nouvelle responsabilité artistique.

Je les rencontre au déjeuner, avant le tournage. Ça parle Pokémon Go. C’est plus sympa que de parler politique. Moi je redeviens l’animatrice que j’ai été par-ci par là, pour payer mes études. Et puis j’ai une heure montre en main pour devenir la maman de Jules, le jeune acteur de 10 ans qui tient le rôle principal face à Léaud. Je sens qu’il a clairement une autre sensibilité, il va vite, trop vite, ne finit pas ses phrases, regarde tout, analyse chaque rapport de force. Les autres enfants se posent moins de question.

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Jean-Pierre Léaud, Maud Wyler et les enfants sur le tournage de « Le lion est mort ce soir ».

Suwa veut me parler avant de tourner. Effectivement, il y a eu des mots plutôt durs, échangés entre les enfants. Il a dû en jouer. Dans une scène, Jules se retrouve seul face aux autres. Le film en prendra son parti. On assiste à tous ces questionnements sur le visage du jeune garçon. L’intime volé par l’œil de la caméra. Le cinéma, en somme.

Je me dis qu’en tant que maman de fiction, mon personnage Céline va être dans une zone ténue, à devoir tolérer ce tournage sauvage, celui des personnages-enfants, dans un lieu dangereux avec un vieil homme qui parle aux fantômes, pour tenter de comprendre son fils et l’aider à doucement s’accomplir.

Je me retrouve donc au sol, dans un pique-nique improvisé, où les enfants partagent leur soupe, et leur histoire, avec Jean, le vieil acteur. Le plan est large. L’action simple. C’est ce qui va se jouer dans les dialogues et les regards qui importent surtout. La première prise voit un Jean-Pierre Léaud préparé, inventif, émouvant même. Les enfants ont des réparties géniales. Tout ce petit monde ignore passablement la caméra. Laquelle continue de tourner un bon moment, chacune des prises de ladite scène dépassant le quart d’heure. Ah oui, il y a un chien aussi. Un enfant a inventé cette chanson qui dit : « on s’en fout des faux raccords ! ». Superbe ! Et vrai puisque bouche d’enfant.

Deuxième prise. Suwa veut que j’intervienne plus. Dans une attitude polie ou curieuse je n’en ai pas beaucoup fait la première fois. Donc ce coup-ci, j’obéis et joue la maman qui sermonne, qui craint les problèmes de sécurité, qui veut fixer les règles, qui parlera avec les autres parents. Ça fait bien marrer les enfants, qui me répondent qu’ils sont en vacances chez leurs grands-parents et que ces derniers s’en foutent. Seul Jules a l’air très en empathie avec sa maman.

Troisième prise. On change d’axe. C’est-à-dire, on passe la caméra de l’autre côté. Comme il y a de bonnes choses dans les 2 premières prises, il faut un plan de coupe, pour les faire marcher ensemble. Pour pouvoir, par exemple, utiliser un peu du début de la 1ère prise, passer sur un autre point de vue, et monter la fin de la 2ème prise. Le spectateur croira qu’il suit la même prise au début et à la fin, parce qu’il voit le même plan. En fait, on aura pris le meilleur de chacune des prises tournées.

Il paraît que Jean-Pierre Léaud est fatigué. Je ne trouve pas. Ou alors j’aimerais que tous les acteurs soient fatigués de la même manière.

Entre temps, Suwa a demandé aux enfants s’ils voulaient en refaire une. « – Oh oui oh oui. On a oublié quelques petites choses. »

Dont acte et troisième prise. La caméra est plus proche de Jules et moi. ça me permet de jouer des choses plus fines dans notre rapport, des secrets. Jean-Pierre est moins heureux. C’est lui qui tenait la scène auparavant, là il est de dos et le rythme sans lui se distend. Mais il y aura de la « matière » pour le montage final.

Jean-Pierre Léaud est beau. Vraiment beau. Il paraît qu’il est fatigué. Je ne trouve pas. Ou alors j’aimerais que tous les acteurs soient fatigués de la même manière. Il a parfaitement en tête l’histoire à raconter. Et il sait la raconter de manière passionnante.

Suwa me demande à mon tour si ça va. Ma réponse : « – euh oui pas évident de trouver le bon endroit entre autorité maternelle et écoute du groupe ». Versus la vérité dans ma tête au même moment : « – j’ai été infoutue de proposer quelque chose de tenu, de véritablement choisi. J’ai juste écouté ». Je tente d’en savoir plus côté réalisateur. L’écoute lui va, il a filmé mes expressions.

Bon je suis dans le TGV du retour, mais encore fâchée contre moi.