Critique

L’agneau à venir

par Camille Brunel

Un Jour dans la vie de Billy Lynn (Ang Lee, 2016).

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Un Jour dans la vie de Billy Lynn, d’Ang Lee (2017) – 112′

C’est dans le Mahâbhârata. La leçon de Krishna fait partie de ces passages qu’il n’est pas nécessaire de lire deux fois pour s’en souvenir. Elle est destinée au guerrier Arjuna : la Terre est trop chargée, explique la déesse. Il faut la soulager. Arjuna refuse : on ne lui a appris qu’à tuer ses ennemis. On lui a appris à ne mener de guerres que politiques. On ne lui a jamais parlé d’écologie. La réponse de Krishna est limpide : la vie humaine n’est rien. La Terre, seule, représente quelque chose, mais le rien la recouvre et l’étouffe. La déesse, responsable du Tout, charge alors une partie de ce rien, Arjuna, de faire le ménage. Cela implique de tuer. Cela implique de lancer une guerre écologique.

Avec Un Jour dans la vie de Billy Lynn, c’est dans la bouche d’un sergent américain en Irak qu’Ang Lee place la leçon de Krishna : ne te bats pas pour toi ni pour ton pays, mais pour quelque chose de plus grand. Fais-le parce que c’est ton karma, en somme, la marche du monde ; et à cet instant-là s’envolent les deux seuls animaux numériques du film : deux petits oiseaux dorés décrivant une courbe parfaite autour de l’olivier sous lequel sont assis Billy et le sergent, avant de quitter le cadre par le coin supérieur gauche.

« Peut-être que les hindous ont tout compris », suppose le sergent : prenant l’hypothèse à la lettre, Ang Lee ne pouvait, à cet instant, qu’inscrire la vie de deux animaux dans le cadre, au-dessus des deux humains dans le désert – tout comme L’Odyssée de Pi illustrait le récit merveilleux et plein d’animaux d’un jeune naufragé, plutôt que sa potentielle vérité exclusivement humaine. Si les hindous ont tout compris, les oiseaux comptent aussi.

On aurait pu attendre, de la part d’un réalisateur aussi protéiforme que Lee, qu’après un film largement consacré aux animaux, le suivant se recadre sur les humains, or ce n’est pas le cas. Il y a évidemment des dizaines de façons d’aborder Billy Lynn, d’une richesse vertigineuse, mais puisque nous sommes là pour cela, étonnons-nous d’y retrouver non seulement de nombreuses références à la culture indienne, centrale dans L’Odyssée de Pi, mais une représentation des animaux et de la viande que n’auraient pas renié quelques millions d’hindouistes.

La réflexion n’est pas politique : elle est écologique au sens premier du terme, c’est-à-dire holistique, cosmologique.

La réflexion n’est pas politique : elle est écologique au sens premier du terme, c’est-à-dire holistique, cosmologique. Il y a donc une petite vache, simple jouet pseudo-sacré, posé à côté de l’assiette d’un petit neveu lors d’une scène de dîner dans la famille de Billy, montée de manière à souligner le parallélisme avec l’orgie de viande à laquelle s’adonnent, au stade, les soldats dans leur représentation martiale : « Keep away from their mouths and you won’t get hurt », lance l’un d’eux dans un sourire carnassier. Pas de surprise : la guerre est une boucherie.

Techniquement pourtant, c’est plutôt l’abattoir. Un jour dans la vie de Billy Lynn raconte ainsi comment la présence fortuite d’une caméra révélant ce qui s’y déroule (le film s’ouvre sur ces images) change la perception qu’en a le public. Les soldats qu’on y envoie se retrouvent bien comparés à des agneaux lors de leur entrée en scène et, poésie du casting, le neveu assis à côté de la petite vache est incarné par trois jeunes acteurs, les frères « McLamb ».

Détail intéressant dans la mesure où quelques instants après être entrés sur la scène du Superbowl à la suite de la végane la plus célèbre du monde (Beyoncé Knowles), l’un de ces prétendus agneaux est filmé égorgeant un Irakien comme un agneau, précisément – et Ang Lee de s’intéresser à la victime, ne cadrant que le visage de ce quidam saigné dans un égout par le héros éponyme.

Quelques plans plus tôt, d’autres agneaux avaient été débités en côtelettes disposées en couronne, annonçant l’orgie de viande. La caméra épousant le regard de Billy, s’attardant sur le buffet, descendait alors le long d’une plume encore plantée dans le cadavre entier d’un faisan sur un plat ; puis remontait le long d’un mur, vers la tête tranchée d’un bison.

Un flash-back débutait soudain, initié par le mot « trophée » prononcé off par un commentateur sportif. Qui est le trophée, au juste ? La section de Billy Lynn entre dans une maison, capture deux Irakiens. Initié par le regard du bison, le flash-back se termine sur celui d’un enfant, fils de l’un des deux hommes. On aurait juré revoir cette séquence de L’Odyssée de Pi où la caméra plongeait dans le reflet du tigre, pour refaire surface en s’extrayant de celui du garçon, les reliant l’un à l’autre par un seul et même abîme.

Lee a la même manière de faire débuter ses plans en Irak ou aux USA sur des étals de viande, mais rien n’est aussi clair que cet écho à cette séquence où Pi se demandait ce que regardait l’animal ; et où c’est cette fois Billy, momentanément lion, qui se demande aussi ce que fixe le futur insurgé, l’agneau à venir.

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