Le Café en revue Maltraiter n'est pas jouer
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Maltraiter n’est pas jouer

par Camille Brunel
Toril (Laurent Teyssier, 2016).

Toril (Laurent Teyssier, 2016).

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Toril, de Laurent Teyssier (2016) – 83′

Si par hasard vous en venez un jour à reprocher à Toril d’être un film malhonnête, son réalisateur Laurent Teyssier ne sera probablement pas d’accord avec vous. Vous lui ferez remarquer que la mention « Aucun animal n’a été maltraité durant ce tournage », que certains cinéastes choisissent parfois, quand il y a un doute, d’afficher assez tôt dans le générique, apparaît ici à la toute dernière ligne, comme après avoir attendu que tout le monde ait quitté la salle. Et que cela n’a rien d’étonnant, puisque c’est un mensonge éhonté. On était là, on l’a vue, on l’a même regardée : le film contient une scène où un taureau, maintenu de force au sol par plusieurs hommes, est marqué au fer rouge.

Teyssier rétorquera sans doute, de façon assez logique, qu’on ne saurait imputer au tournage la responsabilité d’une « maltraitance » qui aurait de toute façon eu lieu. Antonin Peretjatko s’était défendu de la même manière d’avoir tué une souris en la donnant à un serpent, sur le tournage de La Loi de la Jungle : « elle serait morte de toute façon », s’excusait-il dans les Cahiers du Cinéma. Tout est dans la justification : elle est l’ombre projetée d’une conscience coupable en travers de la lumière.

Imaginons encore un peu. Teyssier pourra également souligner que Toril ne représente pas de corridas mais des courses camarguaises ; que la nuance est importante. Dans la course camarguaise, l’animal n’est pas mis à mort. Il est même plus acclamé que le raseteur, l’homme chargé de saisir, au prix de cascades étudiées, les trophées accrochés entre les cornes – différence notable avec les matadors, rockstars véritables et saigneurs de luxe.

Vincent Rottiers incarne donc un raseteur, Lucas, que l’on voit entrer dans l’arène avec une aura de gladiateur. Il est sur le point de se mêler aux cartels locaux pour racheter les terres de son papa, l’agriculteur à l’ancienne en train de faire faillite. Avant le générique, Teyssier prend ainsi soin de rappeler que son film se déroulera dans un univers où les hommes ont des taureaux tatoués sur la nuque, qu’ils sont eux-mêmes un peu bourrins, un peu sanguins, et – croit-on comprendre alors – enfermés comme des bêtes dans le grand toril de l’existence.

Dans Toril, l’animal n’est qu’un outil symbolique.

Le toril désigne en effet la cage où est contenu le taureau avant d’être lâché dans l’arène. Le symbole est fort, si fort que le taureau réel, présent sur le tournage, pourrait être un dessin sur le mur d’une caverne qu’il ne serait pas différent. Le taureau réel, c’est-à-dire le bovin castré dans son enfance dieu sait comment, pucé, marqué au fer rouge et séquestré, prend ici les atours d’un bel animal mythique, au ralenti, en gros plan découpés diluant l’idée de l’animal complet pour en isoler des synecdoques (nuage de mouches, musculature, œil noir, sabots, le tout accompagné d’énormes grognements de tyrannosaure).

Certes, oui, on le castre, on le marque au fer rouge, on le jette dans l’arène – mais on ne le maltraite pas, insistera Laurent Teyssier, qui ne se résoudra probablement pas à admettre que son film s’achève sur un mensonge. A ce point de la discussion, vous pourrez aussi bien botter en touche. Le film est fait, tant pis. D’autres le seront après lui, à commencer par Grave, de Julia Ducournau, grand film spéciste tourné au beau milieu des cadavres d’une école vétérinaire, précisant quant à lui: « Aucun animal n’a été blessé ou maltraité aux fins du tournage de ce film » (…« ils seraient morts de toute façon », en quelque sorte).

Mais on gardera en tête les problèmes que pose encore, en 2016, ce cinéma à la Cannibal Holocaust, qui profite de la violence générée à peu de frais sur le dos des bêtes – dans le film de Ruggero Deodato, l’écrasante majorité des séquences les plus choquantes porte sur des animaux véritablement suppliciés face caméra. L’animal souffrant apporte en un clin d’œil au film le plus indigent un surplus de réalité dont décors, acteurs et prothèses n’accouchent le plus souvent qu’au prix d’un minutieux, et parfois onéreux, travail de mise en scène.

Dans Toril, l’animal n’est ainsi qu’un outil symbolique. Quant au gros plan sur l’expression du taureau dont on vient de brûler la croupe, il formule un simulacre d’empathie abject – la douleur et la panique de l’animal étant méprisées puisqu’il ne s’agit jamais que d’annoncer à quel point le héros est voué à souffrir, à son tour, de la main des impitoyables manadiers. Si bien qu’à l’image du héros, qui fait passer de la cocaïne pour des courgettes (sic), Teyssier s’adonne lui aussi à un beau tour d’escamotage : à terme le toril devient carrément le lieu où le cartel torture les hommes. A l’intérieur, le taureau n’est plus qu’une paire de cornes.

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