Critique

Minima Moralia

par Camille Brunel
La Fille inconnue (Luc et Jean-Pierre Dardenne, 2016).

La Fille inconnue (Luc et Jean-Pierre Dardenne, 2016).

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La Fille inconnue, des Frères Dardenne (2016) – 113′

Minima Moralia, c’est le nom de l’ouvrage de Theodor Adorno paru en 1951, intitulé en référence aux Magna Moralia d’Aristote et dans lequel le philosophe allemand constate, au paragraphe 68, comment l’absence d’empathie vis-à-vis des animaux procède de la même construction mentale que l’absence d’empathie vis-à-vis des humains, et en particulier lorsque des individus choisissent de stigmatiser une partie de leurs semblables.

C’est aussi le sous-titre idéal du dernier film des frères Dardenne, humble chronique sociale dans laquelle une doctoresse belge, incarnée par Adèle Haenel, se met en tête d’honorer la mémoire d’une jeune sans-papiers gabonaise assassinée près de son cabinet – chronique sociale, mais aussi fable au sens classique du terme : c’est-à-dire l’une de ces courtes histoires édifiantes dans lesquelles l’espèce des protagonistes n’est jamais qu’accessoire.

Le renard et le lièvre pourraient être des humains ; le personnage d’Adèle Haenel, une louve et celui de Jérémie Renier un ours: seule compte la morale qui s’en dégage et à ce titre, le film fonctionne aussi bien en tant que tableau à charge des relations humaines que comme peinture d’un sentiment et de ses conséquences, en l’occurrence : la culpabilité.

Soient cinq consciences coupables, illustrations du sujet et cariatides du film portant le fardeau de la mort d’une prostituée immigrée : le stagiaire, le docteur, l’adolescent, le père, la réceptionniste du cybercafé. Consciences coupables, plutôt que coupables réels, puisqu’aucun de ces suspects ne s’avèrera directement responsable de la mort de la victime.

Cela commence par Julien, le stagiaire, qui s’en veut de n’avoir pas su réagir devant un enfant en pleine crise d’épilepsie, et renonce à devenir docteur. Puis la honte voyage, passe de main en main, se rapproche de la victime, de façon injuste, comme si les premiers responsables s’en débarrassaient l’un après l’autre, la transmettaient à plus fragile qu’eux-mêmes. De Julien la honte passe donc à Jenny, la doctoresse, qui mène l’enquête ; puis à Bryan, l’adolescent qui a tout vu ; puis à son père, qui ne supporte pas qu’on le regarde pendant qu’il avoue ; et enfin à la sœur de la victime, qui n’a pourtant pas grand chose à se reprocher – ou rien que de très compréhensible. La racine du mal, c’est peut-être finalement le père du stagiaire, qui le battait et a fait de lui ce jeune homme prostré devant la détresse d’un enfant, mais ce père-là ne se présente même pas au procès : il est absent du film.

Pas ici l’ombre d’un animal : simplement des questions mobilisées aussi par la question animale, de la culpabilité des justes aux problèmes moraux que pose la protection de soi.

La Fille inconnue révèle les deux manières de réagir à une détresse et à une mort anonymes, à un regard furtif aperçu sur les enregistrements d’une caméra de surveillance – seuil d’un cabinet de docteur ou tréfonds d’un abattoir, on n’en verra de toute façon jamais beaucoup et l’empathie fait le reste. D’un côté l’anonymat de la victime pousse Jenny, la doctoresse, à rechercher son nom, à lui donner une histoire, à découvrir l’individu caché derrière cette énième tragédie, quitte à s’y confronter elle-même en une forme de mortification. De l’autre côté, l’anonymat de la victime pousse le père de Bryan, incarné par Jérémie Renier, à tirer parti de la faiblesse de la jeune femme, et, parce qu’elle n’a pas de nom, à la laisser agoniser et mourir sur un bloc de béton.

Si fable il y a, elle parle de la manière dont il est possible de trouver normal quelque chose de cruel au nom d’étranges certitudes – ainsi Jenny fait-elle l’erreur de refuser un nouveau patient une heure après la fermeture du cabinet, à la fois persuadée qu’il faut imposer des limites au monde extérieur pour se protéger elle-même, et qu’il faut en imposer à son jeune stagiaire qui, bien qu’il ait parfois raison, doit pour son bien ne pas déborder de sa position momentanément subalterne. Tout le film raconte comment cette erreur de bon aloi la confronte à d’atroces remords. Il n’est pas ici question de n’importe quelle conscience coupable, mais de celle des gens qui pensaient faire le bien.

Pas ici l’ombre d’un animal, pas le moindre corbeau, à peine un peu de sauce bolognaise, et les frères Dardenne seraient les premiers surpris à l’idée de découvrir La Fille inconnue dans un cycle consacré à la présence animale. Pas l’ombre d’un animal, non : simplement des questions, des termes, des problèmes mobilisés aussi par la question animale, de la culpabilité des justes aux problèmes moraux que pose la protection de soi.

* * *

« L’indignation que suscitent les cruautés commises diminue à mesure que les victimes cessent de ressembler aux lecteurs normaux, qu’elles sont plus brunes, « plus sales » […]. Voilà qui éclaire autant sur les atrocités que sur les spectateurs. Peut-être la schématisation sociale de la perception est-elle ainsi faite chez les antisémites qu’ils ne voient plus du tout les Juifs comme des hommes. L’assertion courante selon laquelle les Sauvages, les Noirs, les Japonais ressemblent à des animaux, par exemple à des singes, est la clé même des pogromes. Leur éventualité est chose décidée au moment où le regard d’un animal blessé à mort rencontre un homme. L’obstination avec laquelle celui-ci repousse ce regard – « ce n’est qu’un animal » – réapparaît irrésistiblement dans les cruautés commises sur des hommes dont les auteurs doivent constamment se confirmer que « ce n’est qu’un animal », car même devant un animal ils ne pouvaient le croire entièrement. »

Theodor Adorno, Minima Moralia : Reflexionen aus dem beschädigten Leben [1951], trad. E.Kaufholz et J.R. Ladmiral, Paris, Payot, 2003, p.142

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