Le Café en revue Nouvelles lumières : Amine Berrada
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Nouvelles lumières : Amine Berrada

par Le Café des Images
Un Couple parfait, de Nobuhiro Suwa, photographié par Caroline Champetier (2006).

Un Couple parfait, de Nobuhiro Suwa, photographié par Caroline Champetier (2006).

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Cet article fait partie d’un cycle

À l’occasion de la venue de Caroline Champetier, nous avons demandé à quelques jeunes directeurs de la photographie de nous parler de leur travail et de celui de plusieurs de leurs aînés : C. Champetier et Bruno Nuytten, auquel elle a consacré un film qui sera montré ce mardi 19 janvier ; ainsi que Haskell Wexler et Vilmos Zsigmond, tous deux disparus récemment.

Amine Berrada a étudié à la Fémis et ensuite travaillé avec des réalisateurs comme Matthieu Bareyre, Jean-Gabriel Périot ou encore Hubert Viel.


Comment s’est opérée la transition vers la vie professionnelle à l’issue de vos études à la Fémis ?

Amine Berrada : L’un des grands avantages pour les étudiants de la section Image à la Fémis est d’avoir la possibilité de tourner énormément de films. Dans mon cas, j’ai essayé de faire le maximum de projets au poste de chef-opérateur, ce qui a adouci le passage au monde professionnel. J’ai noué des liens très forts avec certains camarades de la Fémis qui sont aujourd’hui des partenaires de travail importants comme Vladilen Vierny, Avril Besson, Iris Kaltenback, Laure Bourdon, Etienne Larragueta et Rafael Mathé. Aussi, j’ai eu la chance de rencontrer et de travailler avec des cinéastes formidables depuis la fin de l’école tels que Jean-Gabriel Périot, Robert Cantarella, Matthieu Bareyre, Bouchra Khalili, Thibaut Vinçon, Fanny Douarche, Hubert Viel, Ethan Selcer, Caroline Poggi & Jonathan Vinel et, très récemment, Thomas Blanchard. Souvent ces rencontres se font parce que le réalisateur ou la réalisatrice voient mon travail sur d’autres films, l’image lui plaît, ils souhaitent alors travailler avec moi.

J’ai beaucoup aimé mes années à la Femis mais j’avais hâte d’arriver dans le monde professionnel, de travailler sur des projets plus ambitieux avec des moyens adaptés. C’est très stimulant après l’école car on peut étendre considérablement son imagination.

Comment préparez-vous un tournage ? Quelle relation essayez-vous d’avoir avec le réalisateur ?

A. B. : J’aime être impliqué le plus tôt possible sur les projets. Cela me permet d’avoir le temps de faire des recherches visuelles poussées et d’être une force de proposition importante. L’idée est de comprendre le film, de visualiser la même chose entre le ou la cinéaste et moi, de trouver les atmosphères et surtout de toucher le temps et le rythme du film. Je parle de temps qui se fabriquent au tournage et non au montage. Je parle des temps des actrices et des acteurs par exemple, de leur (non) déplacement dans l’espace, des (non) mouvements de caméra etc… Nous fabriquons des durées sensitives, c’est  la base de notre travail.

Toutes les étapes du film sont primordiales mais la préparation est le moment où les grandes lignes esthétiques sont tracées. C’est là qu’on choisit un décor à la place d’un autre par exemple, la couleur d’un mur, la matière d’un costume et tout ce qui finit dans l’image en fin de compte. Tous ces choix, ou plutôt toutes ces questions me stimulent énormément et je pense que toute chose filmée doit être pensée. Je pense que le chef opérateur doit avoir un regard sur tout ce qu’il filme.

À quelques exceptions près, et bien sûr chacun est différent, mais souvent il y a quelque chose de très fraternel entre le réalisateur/la réalisatrice et moi. Pendant la préparation et le tournage, le lien est très intime, notre croyance dans le projet doit être commune et il y a une grande confiance l’un dans l’autre. Pour moi c’est essentiel car cela permet une émulation qui apporte beaucoup l’un à l’autre, et vice-versa.

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Image extraite du clip de la chanson « Crazy Moon », par le groupe De la Romance. Clip réalisé par Louis Vignat et Attila Fidan, photographié par Amine Berrada (2015).

Visionner le clip :

CRAZYMOON :: DE LA ROMANCE.

Quelles images du travail de Caroline Champetier sont importantes pour vous ?

A. B. : Caroline Champetier est une figure primordiale dans mon parcours. À 19 ans j’ai été son stagiaire sur le tournage de Villa Amalia de Benoît Jacquot et il s’agissait de ma première expérience sur un plateau. Ce qui m’a marqué en premier était son incroyable présence. Elle dégageait une puissance nourrie par une passion sans pareille. Depuis, je garde l’image de cet engagement quasi sacerdotale comme un exemple à suivre. Un simple regard de Caroline suffirait à corroborer mes propos.

Il existe certaines œuvres qu’on ne regarde pas de la même façon à telle ou telle période de sa vie. Un Couple parfait de Nobuhiro Suwa en est un très bon exemple. Il s’agit dans ce film d’un couple au bord de la rupture après vingt ans de vie commune, interprété par Valéria Bruni-Tedeschi et Bruno Todeschini. Le film donne à voir, à ressentir une temporalité lente et lourde, mais ce n’est pas appuyé. Valeria Bruni-Tedeschi dit à propos de ce film que c’est la première fois qu’elle pouvait prendre son temps. Les acteurs n’avaient aucune pression pour faire vite, ils avaient la liberté de ne rien dire. Mais attention ! Il ne s’agit pas ici de poser sa caméra et de laisser tourner en attendant qu’il se passe quelque chose ! C’est lent mais il y a le sens du rythme, donné par les acteurs bien sûr mais aussi par l’espace composé par les choix de cadre et de lumière. L’austérité de la mise-en-scène et du décor principal – une chambre d’hôtel  renvoie directement à l’intériorité de ce couple et quand l’éclat survient  avant dernier plan du film  on en pleure car le désir persiste malgré tout, même infime, même illusoire. La construction du plan nous amène à cela et c’est remarquable.

Que retenez-vous du travail de Haskell Wexler et Vilmos Zsigmond ?

A. B. : Les disparitions de Haskell Wexler et Vilmos Zsigmond me rappellent cet été 2007 pendant lequel on a appris coup sur coup la mort de Bergman et d’Antonioni. De telles nouvelles me touchent car j’ai vu les œuvres de ces cinéastes maintes et maintes fois, lu leurs écrits et plusieurs écrits sur eux, et quelque part j’ai l’impression, naïve mais jouissive, de les connaître un peu.

C’est souvent à la mort de ces créateurs qu’on se rend compte de l’héritage qu’ils nous lèguent. Medium Cool est pour moi un film très important, car il y est question de la puissance des images dans notre société. « The tube is life, man. » « You’re the one who distort and ridicule and emasculate us, and that ain’t cool. », nous disent deux hommes filmés face caméra après que le personnage principal – un reporter  ait froissé la communauté noire d’un ghetto de Chicago par son manque de tact et son attitude trop intrusive, et du coup irrespectueuse. Cela pose la question de la responsabilité du filmeur quant au langage qu’il crée par les images. Medium Cool va encore plus loin et c’est par sa propre grammaire  l’exemple précédent des regards caméra est significatif – qu’il interpelle les regardeurs et les invite à prendre conscience de ce qu’ils voient. Le film appelle à un éveil citoyen des spectateurs quant aux images qu’ils regardent. Je trouve que cette œuvre est extrêmement pertinente encore aujourd’hui.

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Medium Cool, réalisé et photographié par Haskell Wexler (1969).

Propos recueillis par Raphaël Nieuwjaer.

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