Le Café en revue « On n’a pas dit que le job serait facile »
Critique

« On n’a pas dit que le job serait facile »

par Sophie Wahnich
Les Huit salopards (Quentin Tarantino, 2016).

Les Huit salopards (Quentin Tarantino, 2016).

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Cet article fait partie d’un cycle

Sophie Wahnich, historienne de la Révolution Française et de la Terreur, s’intéresse au cinéma de Quentin Tarantino, et particulièrement à la trilogie que forment Inglourious Basterds, Django Unchained et Les Huit Salopards.

Après Simon Lefebvre et Jean-Sébastien Massart, c’est S.W. qui tire la troisième.


 La trilogie de Quentin Tarantino traverse des questions d’histoire cruciales pour les Etats-Unis. La question juive, la seconde guerre mondiale et le lien avec l’Europe dans Inglourious Basterds ; la question noire et l’esclavage dans Django Unchained ; cette même question apparemment, dans Les Huit Salopards, mais après la guerre de sécession. Chaque film fait chainage avec le précédent par de multiples signes[1]. Ce troisième volet fait indéniablement chainage avec la question noire, mais cette fois ce n’est pas tant celle-ci qui est au centre que celle de la place des femmes aux Etats-Unis. De cette place accordée, déniée, ou régulée par la loi, dépend la possibilité de sortir ou non de la sauvagerie.

Quentin Tarantino a mis les femmes et le féminin au cœur de sa trilogie sur la justice et la vengeance. Ce sont deux femmes, une Allemande résistante et une Juive vengeresse qui sauvent l’humanité du nazisme dans Inglourious Basterds. C’est au nom de l’amour pour une femme mythique, Brunehilde, que l’épopée de Django, nouveau Siegfried, s’accomplit. Et dans Les Huit Salopards c’est la destruction des femmes de la Mercerie de Minnie et du principe féminin civilisateur qui prélude à un carnage sans nom dont l’Amérique pourrait ne pas se relever.

Fin de l’Histoire comme idéalité, la justice immanente ressemble in fine à la boule de papier chiffonnée et rougie de sang du dernier plan. De la fausse lettre d’Abraham Lincoln qui avait servi de sauf conduit au Major Marquis Warren, il ne reste que l’énoncé qui flotte une dernière fois sur les souffles expirants du fédéré noir et vengeur et du confédéré devenu Shérif sans renier sa mémoire de Sudiste, mais en acceptant vaille que vaille de devenir un garant de la loi commune.

L’Histoire à nouveau bloquée

Le dernier film de la trilogie semble venir invalider l’espoir fou du premier : grâce à la fiction, il était possible de rouvrir des imaginaires historiques et même de faire bifurquer l’histoire. La fiction d’une lettre devient désormais une colonne absente. Seuls un nom, « Abraham Lincoln », et le mythe de la poursuite du bonheur tranquille permettent d’affirmer que ce nom pourra peut-être remplacer celui de Siegfried pour sauver des ténèbres une humanité engloutie par la violence archaïque.

Cette violence archaïque est celle de l’inceste qui peut transformer une femme force de vie en femme force de mort. Daisy Domergue. On retrouve entre le chef de gang et Daisy une variation sur le couple incestueux formé par Calvin Candie et Lara Lee dans Django Unchained. La violence qui n’agit pas en faveur de la vie et de la justice est, dans la trilogie, articulée à l’inceste. Le mythe de Siegfried apprécié de Wagner et des nazis permet cependant tout à la fois de faire lien et de délier les trois films et les séquences de l’Histoire.

Désarticuler ce mythe, c’est séparer la violence archaïque de la violence souveraine seule capable d’imposer la vraie justice.

Tout l’effort de Tarantino consiste à désarticuler ce mythe où Siegfried est réputé traverser un mur de flammes pour réveiller la valkyrie Brunehilde et déclarer ainsi son amour à sa tante, elle-même issue d’une relation incestueuse entre son père Siegmund et sa sœur jumelle. Désarticuler ce mythe, c’est séparer la violence archaïque de la violence souveraine seule capable d’imposer la vraie justice. Le Walter Benjamin de la critique de la violence et du droit n’est pas loin : « Il faut rejeter toute violence mythique, la violence fondatrice du droit, qu’on peut appeler violence discrétionnaire. Il faut rejeter aussi la violence conservatrice du droit, la violence administrée qui est à son service. La violence divine qui est insigne et sceau, non point jamais moyen d’exécution sacrée, peut être appelée souveraine. »[2]

Il convient de séparer l’idée d’héroïsme de toute fondation incestueuse, mais aussi de séparer l’idée de justice de toute apparence légitimée par son caractère administratif. C’est particulièrement sensible dans Django Unchained, où le héros Django, amoureux magnifique, fait face à l’incestueux Calvin, chacun disposant ainsi d’une parcelle du mythe nazi qui, vraisemblablement, habitait Hans Landa. Django accomplit la bonne violence, celle de la résistance à l’oppression considérée comme souveraine, quand Calvin accomplit la violence archaïque, celle de l’oppression arbitraire et totale réalisée dans la jouissance du spectacle de la déshumanisation et de la mise à mort des esclaves mandingues. Dans Les Huit Salopards, c’est la souveraineté même qui se brouille, prise en étau entre la violence administrative de la justice civilisée et la violence mimétique de Warren qui, alors qu’il était fugitif, a résisté à la violence administrative et vu sa tête mise à prix, et qui a exercé une violence prise entre la vengeance et la résistance à l’oppression face aux anciens esclavagistes. Or cette violence n’est ni intolérable ni supportable. La souveraienté a de ce fait bien du mal à se frayer un chemin.

Ce partage entre trois violences, Tarantino sait qu’il est, dans les faits historiques, parfois difficile à accomplir. C’est pourquoi la résistance à l’oppression n’est pas nécessairement belle à voir. Elle peut être presque aussi insupportable que la violence archaïque pour ceux qui veulent croire à la seule force de la lettre, c’est-à-dire de la loi. C’est pourquoi les inglourious basterds tuent leurs ennemis nazis à coup de gourdins et de battes de baseball, et que le Warren narre une histoire de vengeance insupportable dont on ne peut savoir si elle est vraie ou fausse, mais dont on sait qu’elle est suffisamment fascinante pour concentrer toute l’attention de l’auditoire et du spectateur. Ce dernier non seulement entend mais voit ce qu’un autre gourdin, un sexe noir, peut accomplir pour se venger en créant avec son ennemi une relation d’assujettissement sexuel. Celui qui affirmait la légitimité de l’esclavage et de l’inégalité, devient une figure christique qui endosse le péché de toute sa caste en subissant une série d’humiliations : se dénuder, souffrir physiquement puis mentalement du froid, marcher dans la neige, devoir accepter tous les ordres de son nouveau maître et devenir ainsi son esclave sexuel dé-virilisé. Cela les conduit l’un et l’autre à littéralement sortir de l’humanité pour pénétrer dans la sphère sacrée de l’abjection comme du sublime. Alors que la vengeance de Django sur les frères Brittle, puis la liquidation des esclavagistes de la plantation et de leurs collaborateurs, donc des noirs traîtres à la cause noire, pouvait faire rire et créer la détente liée au plaisir d’une justice rendue, le récit de Warren met mal à l’aise et inquiète ceux qui veulent que la justice advienne. Si la violence est mimétique alors oui, l’histoire est bloquée.

Dans un monde sans foi que peut-il rester de la loi ?

La démesure est ici une arme pour faire sortir de ses gonds le vieux Général sudiste et créer une situation de légitime défense. Warren tire. Après le récit de l’humiliation du fils, la liquidation du père. Dieu est définitivement mort. Il n’y a peut-être déjà plus ni foi ni loi : c’est alors que le café est empoisonné, que la boisson réconfortante devient mortelle. Warren sait pourtant ce qu’il fait. Il ne croit pas au récit d’une Minnie en visite chez sa mère et confiant en son absence la Mercerie à un Mexicain. Il a fait savoir au « Mexicain » que ce qu’il lui raconte ne ressemble pas à Minnie. Il faut trouver un moyen d’ouvrir le feu pour venger ses amis, Minnie et Sweet Dave son époux. La mort du vieux Général sudiste ne produit ni tristesse ni joie. Il faut qu’il meure pour qu’une vérité advienne.

Ceux qui meurent immédiatement après ne sont pas vraiment des « salopards », ce sont juste des naïfs qui ont bu, confiants, le café empoisonné.

Le cocher. Il incarne le lien des humains / Américains avec la nature. Il prévient que le temps manque pour échapper au blizzard, il le sait ; et quand il doit ressortir dans la tempête, il estime avoir dû subir une sortie hors de la condition humaine. Pour se réchauffer devant les flammes — devenue la portion congrue d’un univers où c’est le froid qui est devenu l’ennemi —, il se transfigure en s’enveloppant dans une peau de bête. Il se situe bien sur la frontière nature et culture. Il ne pourra manger et rejoindre la commensalité que lorsqu’il aura quitté cet espace liminaire et sera pleinement, selon lui, redevenu humain. Mais son humanité arcboutée à ce savoir sur la nature n’est pas retorse : il en meurt.

Le second est le chasseur de primes, John Ruth dit le Bourreau. Ruth est moins un véritable naïf qu’un croyant. Il croit plus particulièrement à la lettre. Celle dont Warren affirme qu’elle lui a été envoyée par Abraham Lincoln lui-même, mais aussi la lettre de la loi et les documents écrits en Général, comme la fausse carte de visite du faux bourreau. L’idée de la falsification ne semble pas l’effleurer. Il n’y pense pas. Comme il n’imagine pas que le café puisse être empoisonné. Certes il est particulièrement brutal avec sa prisonnière Daisy Domergue, il ne la traite jamais avec les égards dus aux dames, mais il sait qu’elle-même n’est pas un ange, malgré les ailes que lui font les raquettes pour la neige dans un plan fugace, malgré sa jolie voix lorsqu’elle chante en s’accompagnant à la guitare.

C’est parce qu’il n’est pas dit que le métier de chasseur de primes doit être facile, qu’il veut la ramener vivante et ainsi permettre, autrement qu’en tirant à bout portant, que la justice s’accomplisse. Il croit à la justice administrée, à ses formes et à sa symbolique. Mais si lui y croit, le supposé bourreau interprété par Tim Roth a semé le doute. Leur première conversation témoigne du difficile partage entre violence de la loi et violence des « méchants ». Une question centrale chez Tarantino : « Où résident vraiment la loi et la justice ? » s’élabore ici par les mots échangés entre un chasseur de primes naïf et un falsificateur que le spectateur ne peut d’emblée dévoiler. Le (faux) bourreau demande à voir le mandat d’arrêt pour être sûr que le chasseur de primes n’est pas un « méchant ». Le papier doit faire foi. C’est alors qu’il explique à Daisy Domergue ce qui doit lui arriver une fois parvenu à Red Rock. Elle sera jugée et puis pendue en place publique. C’est dit-il, ce que la société civilisée appelle « justice ». Si la pendaison se fait comme une vendetta ce sera une « justice sauvage », car il n’y aura pas eu de jugement administré. Il sera donc impossible de savoir si c’est à tort ou à raison que la pendaison aura été accomplie. Pour que la justice soit impartiale, il faut un bourreau dénué d’affects. Impassible, apathique, froid comme la neige du blizzard. Mais sans affects la justice pourrait bien ne plus être la justice. Seule la passion, la (les) femme(s) sont créditées d’une puissance de vérité et de justice. La conversation se conclut sur un « amen ». La justice est bien une affaire de foi, donc de passion.

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Quel charme peut-elle bien avoir ?

Le Major Marquis Waren explique alors les raisons de cet empoisonnement. « John Ruth allait faire pendre votre femme alors vous l’avez tué ». Il met en récit la situation et explique que le ragoût servi à table ne pouvait être que celui de Minnie. Le matin même, elle était donc encore dans la Mercerie. Il découvre le fauteuil de Sweet Dave taché de sang, et explique que le Mexicain est un allié de l’empoisonneur, qu’ensemble ils ont tué tous les habitants de la Mercerie. En historien-policier qui ne manque pas de flair, le Major reconstitue ce qui s’est sans doute passé. C’est un bon flic du référent. Mais quand il tue le Mexicain et s’apprête à tuer l’empoisonneur, il reçoit depuis le sous-sol et au travers du plancher des balles sur ses testicules, sa virilité. L’arme de sa dialectique du maître et de l’esclave a été atteinte par une violence mimétique, là où il ne pouvait avoir accès au référent, ce qui est caché ne laissant pas d’indices. Il ne peut plus tenir debout mais n’abdique pas. C’est alors que le flash-back sur les événements du matin dit la cause du désir et la cause de l’horreur qui, en fait, se confondent : l’inceste qui produit un désir fou et détruit tout principe civilisateur.

Le gang de Domergue est venu à la Mercerie pour sauver Daisy, la sœur du chef, de la corde qui l’attend si son chasseur de primes la conduit devant ses juges. Pour sauver une femme, membre accompli du gang, le gang va en tuer trois et tuer également Sweet Dave, l’époux de Minnie dont le qualificatif indique que sa qualité première est d’avoir cette douceur ordinairement attribuée aux femmes. Avant le premier carnage, la Mercerie décline une variation sur les formes du féminin qui habite ou non les corps et les êtres, qu’ils soient de sexe masculin ou féminin.

Une femme cocher, très jolie blonde habillée comme un homme en vêtements de daim à la David Crockett, hospitalière et charmante, étrangère, belle étrangère, aimant conduire son attelage et louer les mérites de sa halte. Elle est rieuse, rigoureuse dans son travail, amicale avec les hôtesses et avec les voyageurs. Il y a Minnie, la maîtresse des lieux, noire et libre et qui se souvient de ce qu’était le monde avant la victoire sur les Sudistes. Elle ne veut plus garder un vieux Général confédéré dans sa Mercerie. Elle ne le supporte plus. Ce n’est pas elle qui le dit mais on l’apprend avant même que le groupe terrifiant ne pénètre dans la Mercerie. Minnie ne vante pas son café mais sait qu’il réchauffe. Elle vante en revanche son postérieur qui réchauffe sans doute aussi, dans une scène de séduction où le frère Domergue lui parle en français et lui apprend à dire « oui », ce qui la réjouit. Elle parle alors un peu durement à Sweet Dave et minaude avec Domergue. Le français est ainsi la langue qui permet de faire passer des vessies pour des lanternes. Son raffinement supposé rappelle, en version burlesque, l’aisance de Hans Landa avec les langues étrangères. Savoir parler une autre langue, c’est savoir se falsifier et tromper son monde.

Il y a enfin une jeune femme noire plus pataude. Elle plume une volaille et monte sur une échelle pour aller chercher des bonbons. Elle n’a pas encore quitté un monde simple et enfantin. Toutes trois, comme Sweet Dave, sont rapidement assassinées et jetées au fond d’un puits. Mais ce ne sont pas seulement des cadavres qui sont ainsi jetés, c’est aussi ce que ces femmes et cet homme offraient de civilisateur. L’exogamie, d’abord, car Sweet Dave et Minnie formaient un couple mixte ; la porosité du genre qui permet de rapprocher les mondes masculins et féminins et humanise, dit-on, les mondes masculins ; la séduction qui oblige les hommes à changer de registre et de langage ; le maternel nourricier qui produit le réconfort, comme les confitures de fraises que Smith dans Mr. Smith au sénat évoque avec son enfance, une douceur qui fonde aussi le monde rêvé par Abraham Lincoln. La lumière céleste d’Abraham Lincoln avait été bien amoindrie par les rires environnant l’évidence que sa fameuse lettre manuscrite à Warren était un faux. C’est sa lumière immanente, celle de la vie comme telle qui a été ici assassinée.

Une femme poison : la guerre de sécession a t-elle jamais été gagnée ?

Pour faire sortir le tireur Domergue et obtenir ses deux pistolets, il faut menacer de tuer sa sœur Daisy. Il cède. Lorsqu’il apparaît, l’amour se lit sur le visage ensanglanté de Daisy comme sur le sien. Mais son crâne explose et gicle sur celui de Daisy. L’immonde. Restent alors dans la Mercerie deux membres du gang, le supposé bourreau et le supposé cow-boy Grouch.

Son frère mort, Daisy affirme qu’elle est désormais le chef de gang et tente de retourner le soi-disant Shérif de Red Rock. Le face à face entre le gang et le couple Warren / Chris Mannix oppose la violence archaïque et l’alliance de la violence administrée et de la violence vengeresse de résistance à l’oppression, ici devenue supplétive de la violence administrée. Cette alliance est aussi celle d’un ancien esclave qui s’est battu aux côtés des Fédérés et d’un ancien Sudiste rallié à l’Union. C’est cette Union que Daisy ne cesse de vouloir dissocier dans le dernier chapitre du film. Elle est celle par qui la guerre de sécession pourrait montrer qu’elle n’est pas terminée.

En mourant, Daisy retrouve fugacement des ailes d’ange. La justice l’a également délivrée, en la faisant payer.

Daisy expose à Mannix que son alliance avec Warren n’est pas un bon plan pour lui. Dissocier quelqu’un suppose toujours de lui montrer son intérêt individuel là où il avait misé pour l’intérêt collectif. L’individu serait à la fois le Sudiste fidèle à son passé, et le Shérif qui prendrait son poste, l’intérêt collectif serait l’Union et donc l’alliance avec les « nègres ». Daisy parle de la maison de « Minnie la nègre », du «  nègre » Warren, « des nègres ». Elle propose de sauver Mannix de la vengeance des quinze qui vont bientôt débarquer, car il n’aurait rien accompli encore d’impardonnable. Mannix la laisse expliquer son offre. Tuer le « nègre », les laisser s’enfuir au Mexique, en échange de la vie et des primes des morts. Sinon il ne sortira pas vivant de la Mercerie. Tuer le nègre ou sinon la ville sera détruite par le gang. Grouch tente un geste et meurt à son tour. C’est alors que Warren comprend qu’il n’a plus de balles, et Mannix ne lui en fournit pas d’autres. Warren blémit. Il perd alors la foi dans son alliance avec Mannix, d’expérience il la sait fragile.

Commencent des pourparlers entre Daisy et Mannix dont on ne sait s’ils sont un jeu, une tentative d’éprouver la solidité de l’union, ou la mise en scène de ce que nous savions déjà. Dieu a déserté la Mercerie, le Shérif peut discuter avec le diable. Mannix pourrait bien tuer Warren et devenir ami du gang… Mannix est alors tout-puissant, Dieu c’est lui. Mais non. Dieu ne pactise pas avec le diable. Il se venge car Daisy ne l’a pas prévenu du café empoisonné. Retour à la passion vengeresse personnelle. Et Dieu sépare les éléments du chaos. L’armée de 400 Sudistes sur laquelle son père avait autorité était une armée, un gang de tueurs n’est qu’un gang. Le brigandage ne peut ressembler au droit du gouvernement, même quand ce dernier fait sécession.

Warren convainc alors Mannix d’exécuter Daisy dans les règles, par pendaison. Ils y mettent leurs dernières forces. Une pendaison qui honore la mémoire de John Ruth, fait perdre à la vengeance de Mannix son caractère individuel sans pour autant que ce soit l’impartialité qui préside au geste des bourreaux Mannix et Warren, après un expéditif rendu de justice prononcé par le Shérif Mannix. Une justice entre les lignes, entre les fils qui se sont noués et dénoués dans cette Mercerie. En mourant, Daisy retrouve fugacement des ailes d’ange. La justice l’a également délivrée, en la faisant payer.

C’est alors que celui qui, le premier, a dévoilé que la lettre de Lincoln était un faux montrant ses compétences politiques en amont de ses tractations avec Daisy, demande à voir ce faux. Il fait entendre comme un pacte, rougi par le sang, entre l’Amérique rêvée de Lincoln et la race noire, dans un moment d’optimisme face au chemin parcouru et face au chemin à parcourir. Il faut faire entendre le mythe, tout en le reconnaissant pour tel dans cette Amérique d’aujourd’hui qui semble dans sa violence policière, mieux honorer son passé de gang que sa souveraineté divine, sa capacité à pactiser avec le diable qu’à séparer le monde de l’immonde. Raconter son histoire avec Tarantino, ce serait faire entendre le mythe et son double caractère déceptif et pourtant encore monumental, seul capable malgré tout de donner le courage d’affronter justement la réalité par la fiction.

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[1]Sophie Wahnich, Shosanna, Django, Siegfried – Quentin Tarantino : une histoire de vengeance, mardi 29 avril 2014, Raison-Publique.

[2] Walter Benjamin, Œuvres I, Critique de la violence, Paris, Gallimard « Folio essais », 2000, p. 243.

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