Le Café en revue Rapide traversée de "L'Inconnu du lac"
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Rapide traversée de « L’Inconnu du lac »

par Marguerite Vappereau
Inconnu 1

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Cet article fait partie d’un cycle

Dans le cadre de la rétrospective consacrée au réalisateur Alain Guiraudie, pour l’occasion de la sortie de son dernier long-métrage Rester vertical, Marguerite Vappereau présentera jeudi 1er septembre un film de 2013 : L’Inconnu du lac.


Sa vieille Renault 25 garée sur un parking forestier, Franck traverse un bois et arrive sur la rive d’un lac. Il pose sa serviette et échange quelques mots avec une connaissance allongée sur les galets, avant de se jeter à l’eau. En un unique plan, nous savons où nous mettons les pieds : Franck (Pierre Deladonchamps) fréquente une plage naturiste, lieu de drague pour hommes. Guiraudie compose une image qui ne laisse pas place à l’ambiguïté. Une juste distance permet d’éviter tout autant une idéalisation des corps qu’un regard cruel sur une nudité sans charme. Frontal, le plan se veut réaliste mais non dépourvu d’humour. Depuis le bord du lac, la caméra regarde la plage et nous dévoile immédiatement l’entrejambe du cinéaste en pleine séance de bronzette. Il est gonflé. Dès ce cinquième plan ça commence très fort : Guiraudie se met à poil à l’écran. Débute alors un savant jeu de regards entre les divers protagonistes du film, le cinéaste et le spectateur. Qui regarde qui ? Et si finalement nous n’étions pas tous en train de nous regarder comme dans un miroir, face à ce lac, immense surface transparente et opaque ? Comment tenir les yeux ouverts quand on est ébloui par les reflets du soleil estival tout autant que par la nudité de ces corps libérés en pleine nature ?

L’Inconnu du lac décline toutes les possibilités du nu masculin.

Après s’être un peu éloigné à la nage pour nous donner un point de vue plus large sur la plage, Franck sort de l’eau pour aller s’asseoir au côté d’Henri (Patrick d’Assumçao). Solitaire et désœuvré, l’homme moque gentiment le nageur : n’aurait-il pas peur du fameux silure de quatre mètres ? Il sera donc question de fantasmes et d’angoisses. Puérils fantasmes sur la taille de l’engin et angoisses de l’amant hygiéniste qui s’inquiète des pratiques sexuelles non protégées du jeune héros. Le silure est dans toutes les têtes quand Michel apparaît. Beau moustachu tout droit sorti d’un porno des années quatre-vingt, il exhibe son corps doré et promène un regard énigmatique qui envoûte littéralement Franck dès son arrivée sur la plage. Michel est une Mélusine au masculin mi-Apollon, mi-silure, un consommateur de sexe et d’amants, un meurtrier froid dénué de toute émotion. La beauté est bien chez Guiraudie le dernier rempart avant l’horreur. Michel trouve un prolongement moins venimeux dans Rester vertical sous les traits de Yoann. Jeune homme troublant et insaisissable, ce pur objet du désir devient très symptomatiquement l’obstacle récurrent de la quête de Léo. Il devait un temps être à nouveau interprété par Christophe Paou, mais Guiraudie préféra sans doute éviter de trop circonscrire la circulation du sens entre ses films et finit par lui préférer Basile Meilleurat, éphèbe pasolinien tout droit sorti de Théorème.

L’Inconnu du lac décline toutes les possibilités du nu masculin. Guiraudie construit une image sublimée des corps entrelacées qui échappe au cliché dominant de la pornographie contemporaine. Loin de la mécanique du plaisir, les corps entremêlés dans la lumière douce du sous-bois, enveloppés dans le murmure du vent à travers les branches, nous parle de désir. Les plans du ciel sans nuage, de l’irisation de la surface de l’eau, des arbres, des hautes herbes rappellent l’attention à la nature de Renoir dans Une partie de campagne. Les jeux d’ombre et de lumière sur les dos, ventres, fesses, jambes et sexes, les corps, morcelés par le désir, découpés dans la nuit tombante, nous rappellent la beauté éblouissante d’Un Chant d’amour de Jean Genet. Guiraudie concilie des influences pour inventer un cinéma inédit. Ombres dans les dernières heures du jour, entre chien et loup, les hommes se trouvent. Qui est chien, qui est loup ? Rester Vertical reprend la quête de ce loup qu’il va s’agir encore une fois d’approcher.

L’Inconnu du lac est une belle machinerie qui nous parle du désir dans des termes proches du Vertigo d’Hitchcock. Le dévoilement des corps, de la mort, les jeux de regards propres au dragueur et au voyeur deviennent prétextes à une savante mise en question du cinéma et de la place du spectateur. Celle-ci est littéralement prise en charge par le masturbateur du sous-bois, puis par Franck lui-même lors de l’interminable plan-séquence du meurtre. Que regarde-t-on avec tant d’insistance ? Fascination, « pulsion » scopique sont d’une redoutable efficacité pour parler du désir au cinéma. Cet obscur objet qui nous attire et nous rebute, s’éloigne quand on s’en approche sans qu’on ne puisse jamais l’atteindre. Guiraudie adapte certaines lignes de son roman Ici commence la nuit (POL, 2014), qu’il déploie dans une parfaite maîtrise des spécificités formelles du support cinématographique. Le film est construit comme un bloc : il se joue tout autour du lac entre la plage, l’eau, le sous-bois et le parking et nous mène insensiblement de l’éblouissement d’une journée d’été aux profondeurs de la nuit. Admirative devant ce film sidérant, je dois avouer avoir ressenti une certaine amertume en sortant de la salle : où s’était évaporé le Guiraudie flamboyant de Pas de repos pour les braves et du Roi de l’évasion, ce bricoleur de récit capable de nous perdre dans les méandres d’histoires inimaginables, où rien ne nous permet de deviner le plan suivant, où les genres du cinéma sont un à un  subvertis pour composer des objets de cinéma inouïs ? Ici tout semble un peu trop bien huilé. Mais le cinéaste n’a lui-même jamais été dupe de son Inconnu du lac. Il le dit : ses préoccupations de conteur restent du côté de ses premières réalisations. Ce film n’est qu’une étape, magistrale au demeurant, dans un parcours de cinéma qui sans cesse se coltine cette difficile question du désir dans une époque qui ne sait plus quoi en faire, perdue entre les deux pôles dominants du mécanique et de l’animal. Il nous met face à l’épineuse question : où est l’homme ?

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Trois facettes nous en sont ici offertes : celle curieuse et désirante de Franck, celle déprimée et contemplative d’Henri et celle consommatrice et monstrueuse de Michel. Ce monde fantasmé des rives du lac, d’où le féminin est soigneusement écarté, ne trouve son accomplissement que dans la mort. Le Bagne (1952-1964) éblouissant et minérale de Jean Genet n’est qu’à un pas. Théorème avant l’heure, cette pièce nous introduit dans le huis-clos d’une prison sans aucune inscription géographique où s’affrontent mortellement des hommes pour les yeux d’un splendide bagnard mutique, pure image. L’accomplissement du fantasme ne mène qu’à sa propre annulation. Littérature, théâtre et cinéma échappent chez Guiraudie comme chez Genet à toute morale, toute catégorie. Ils se jouent des genres. Lorsqu’au crépuscule Michel se lance à la poursuite de Franck, le commissaire, en sauveteur impromptu, apparaît inopinément dans la forêt, avant d’être immédiatement neutralisé par le tueur. Si un tel rebondissement emprunte aux codes du thriller kubrickien, les personnages ont aussi le loisir de suspendre les conventions du récit, comme dans le cinéma de Cassavetes. L’assassin finit par refuser la poursuite et se dissout en pleine nature alors que Guiraudie abandonne son héros seul dans la nuit. L’angoisse gagne tout autant que l’obscurité et Franck au désespoir appelle son amant meurtrier alors qu’il disparaît peu à peu lui aussi de l’écran. Qu’adviendra-t-il du jeune homme ? Peu importe. C’est à lui maintenant comme à chacun d’entre nous d’inventer un avenir au milieu de la nuit.

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