Le Café en revue Rude journée pour la reine
Critique

Rude journée pour la reine

par Marguerite Vappereau

Rude journée pour le Reine, de René Allio (fonds Annette Guillaumin).

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« Une esthétique de la précarité (comme la guérilla a développé des stratégies et des tactiques de la précarité logistique), cette esthétique de la précarité non pas pour quitter le front principal de la lutte, l’art dans le système, justement pour s’y maintenir et y progresser [1] ».

René Allio, en pleine écriture en ce mois de mai 1972, préconise une esthétique plus radicale encore que pour ses Camisards et présage également des difficultés qu’il va rencontrer pour produire son quatrième long métrage, Rude Journée pour la reine, projet ambitieux qui prolonge ses recherches sur les mémoires populaires par une investigation éminemment cinématographique : les représentations et les rêveries, et les fantasmes du peuple.

Le monologue de Molly Bloom [2] apparaît dans les Carnets au principe de ce nouveau projet de film. René Allio, sous l’influence du Conteur de Walter Benjamin et aiguillonné par la lecture de L’eau et les Rêves de Bachelard souhaite rendre compte des télescopages des registres de conscience : le quotidien d’une femme de ménage d’une cinquantaine d’années, Jeanne, et ses rêves plus ou moins conditionnés par l’idéologie dominante. Dans le petit pavillon de la Courneuve que Jeanne partage avec son compagnon Albert (Jacques Debary), ses parents, Charles (André Valtier) et Rose (Alice Reichen), et sa belle-mère Catherine (Orane Demazis), un jour de fête des mères, la famille réunie apprend, atterrée, l’arrestation de Julien (Olivier Perrier), le fils d’Albert. Le père, blessé dans son amour propre, refuse pendant une année d’avoir des nouvelles de cet enfant perdu qui vient de faire un enfant à une jeune femme, Annie (Arlette Chosson), fille des buralistes du quartier. Jeanne supporte mal ce dictat. Elle aime tendrement Julien, qu’elle a élevé depuis l’enfance, et décide, contre Albert, de prendre son parti quand il sort de prison. Alors que Julien monte le projet de partir en arrachant Annie et leur fils à sa famille, Jeanne va devoir, pour l’aider, surmonter maintes difficultés pratiques et subjectives. Une simple lettre de Julien qu’elle doit remettre à Annie lui fait traverser toutes sortes de péripéties réelles ou imaginées, pour ne pas éveiller les soupçons d’Albert, tout en assurant toutes les tâches et travaux qui rythment sa vie quotidienne. Jeanne réussit finalement à dépasser ses frayeurs quand elle passe à l’acte, aide Julien, et trouve l’apaisement en échappant à une vie conditionnée par le travail et les représentations imposées par la culture de masse. Elle retrouve enfin son rêve, dérisoire et touchant : le bleu du ciel.

René Allio veut tendre vers une organisation plus collective, à l’étape du scénario puis du tournage, , et ainsi donner libre court à son invention et à celle de ses collaborateurs.

René Allio cherche une nouvelle manière d’aborder le travail cinématographique : il veut tendre vers une organisation plus collective, à l’étape du scénario puis du tournage, et ainsi donner libre court à son invention et à celle de ses collaborateurs, sans se laisser imposer un discours convenu. Alors que le propos même du film s’attache à montrer le difficile parcours de Jeanne pour accéder à une forme de conscience, le cinéaste et son équipe doivent également traverser ce processus critique. Reprenant un principe brechtien, il s’agit d’abord de se changer soi-même avant de vouloir faire du cinéma didactique. « Laissez parler le peuple en nous » devient l’un des mots d’ordre du projet, inspiré par la lecture de Bakhtine et une défiance à l’encontre de la figure de l’intellectuel incarnée à l’époque par Jean-Paul Sartre [3]. Comment renouveler le cinéma progressiste, en se démarquant d’une production dite «  de gauche » ? Après avoir lancé sur le papier la première ébauche de scénario, René Allio s’entoure pour enrichir un dossier documentaire qui rassemblera idées, notes, témoignages et images. Bernard Chartreux remplace pour un temps Jean Jourdheuil, occupé par le théâtre, au titre de collaborateur privilégié. L’équipe s’étoffe avec Janine Peyre, compagne de Jacques Debary, Olivier Perrier et surtout sa femme Dany, qui réalisèrent plusieurs interviews dont ceux de Janine Pszonak (à qui l’on doit le monologue final « Le Bleu du ciel ») et d’André Viola (pour les monologues intérieurs de Julien). Ces entretiens doivent jouer le même rôle que les journaux camisards dans le précédent projet [4] et donnent accès à l’intériorité des personnages sur un mode documentaire. Entre l’été et l’automne 1972, toute cette documentation en main, René Allio achève une version du scénario qu’il ne veut pas définitive, laissant une part de création et d’invention pour le tournage [5], il veut y laisser toute latitude aux acteurs. Le travail collectif se joua également au sein de la troupe d’acteurs qui réunit bon nombre des membres de la troupe Vincent-Jourdheuil, constituée à la suite des Camisards, en inscrivant le film dans la poursuite des recherches théâtrales de cette jeune génération. Le rôle de Jeanne, écrit pour Isabelle Sadoyan, puis quelque temps destiné à Annie Girardot, échoit finalement à Simone Signoret. La présence de Signoret conditionnait véritablement l’existence même du film, « artistiquement et financièrement [6] » : elle ira jusqu’à prêter la somme nécessaire à la semaine supplémentaire de tournage qui permit de boucler le film.

Affiche "Rude journée pour le Reine", film René de Allio, format 119 cm x 158 cm, fonds Annette Guillaumin

Affiche de Rude journée pour le Reine, de René Allio, format 119 cm x 158 cm, fonds Annette Guillaumin.

Après de longues difficultés, plus de sept mois pour constituer le financement avec sa société Polsim et sans l’avance sur recettes, René Allio parvient péniblement à réunir un budget bien en deçà de ses espoirs. Il se remet péniblement de l’échec des négociations avec UGC et la United Artists qui, un temps, fut pressentie comme coproductrice, et il décide de faire le film avec seulement soixante quatorze millions, ce qui impose un tournage léger en 16 mm. La ville d’Aubervilliers, à laquelle il est très lié depuis la réhabilitation du Théâtre de la Commune, soutient le film en mettant des locaux à disposition de l’équipe [7] et lui permet de revenir, comme il le souhaitait, tourner un film en banlieue parisienne. Le dernier support important vient de Yves Gasser, jeune producteur suisse, qui devient coproducteur avec sa société CITEL et apporte un soutien logistique au tournage avec son Arriflex BL, une caméra 35 mm ultralégère et silencieuse, qui présente la même maniabilité que l’équipement 16 mm [8]. L’esthétique du film doit refléter ces conditions de financement, contrairement à l’image soignée des Camisards. René Allio veut cette fois des couleurs frustes et criardes, celles des grandes surfaces où travaillent Albert et Mathilde (Christiane Rorato), la sœur de Jeanne.

« La classe ouvrière va spontanément au socialisme. Mais l’idéologie bourgeoise la plus répandue (et constamment ressuscitée sous les formes les plus variées) n’en est pas moins celle qui, spontanément, s’impose surtout à l’ouvrier [9] » : cette formule de Lénine condense précisément une des ambitions du film : mettre au jour les entraves idéologiques auxquelles est soumise l’imagination, pourtant porteuse d’une révolte encore refoulée. Le cinéma, la presse à sensation ou mondaine, jusqu’à l’histoire digérée par le discours dominant qui pousse Jeanne et sa famille à aller en pèlerinage visiter le château de Versailles dans la séquence d’ouverture, imposent leur lot d’images. Jeanne se rêve en compagne du roi d’un univers stéréotypé, comiquement anhistorique, imbroglio de signes disparates, et se raconte sa Rude Journée pour la reine. René Allio, qui prend des distances avec le réalisme sans espoir de Pierre et Paul, veut renouer avec l’audience de La Vieille Dame indigne sans brader ses exigences esthétiques et politiques. Il prétend réaliser une comédie sur les gens ordinaires. L’humour domine nettement ce film qui entremêle les tons sans écarter les élans mélancoliques, particulièrement en la personne d’Albert. Jeanne, toujours rattrapée par ses rêves, se perd et compose un savant mélange de genres passant du policier à l’espionnage, et échafaude un univers composite, peuplé de toute une galerie de personnages en permanente métamorphose, soumis aux caprices de son imagination. Tout est bon pour ce recyclage effréné, depuis les faits divers, l’actualité internationale et l’assassinat de Kennedy, jusqu’aux fantasmes véhiculés par la presse sur les communautés hippies.

Rude journée pour la reine, soutenu à sa sortie par la presse spécialisée – Guy Gauthier et Serge Daney ont été de ses défenseurs, aura du mal à convaincre, tout comme Simone Signoret en femme de ménage étourdie et rêveuse. Le projet, pourtant salué comme ambitieux, ne parvint pas à rencontrer le public. Le succès de La Vieille Dame indigne tarde à se renouveler, sans entamer l’énergie et l’inventivité de René Allio, qui seront bientôt à leur zénith, lorsqu’il se saisira du personnage de Pierre Rivière.

Rude journée pour le Reine (fonds Annette Guillaumin).

Rude journée pour le Reine (fonds Annette Guillaumin).

[1]René Allio, Carnets, 3/5/1972.

[2]Dix-huitième et ultime chapitre d’Ulysse de James Joyce.

[3]René Allio, Carnets, 10/5/1971.

[4]René Allio, Carnets, 12/6/1972.

[5]Entretien avec Guy Gauthier, « Les rudes sentiers de la création », La Revue de cinéma, Image et son, n° 278, novembre 1973, p. 74.

[6]René Allio, « En guise d’introduction », Dossier de presse de Rude journée pour la reine, archives personnelles de Nicolas Philibert.

[7]René Allio, Carnets, 2/4/1973, id.

[8]René Allio, Carnets, 4/4/1973, id.

[9]René Allio, citation de Que faire ?, Carnets, 9/3/1973, id.

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