Le Café en revue Scénario Berlin / 10 août 2014
Hors-séries

Scénario Berlin / 10 août 2014

par Matt Porterfield
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Cet article fait partie d’un cycle

A l’occasion de la diffusion du court-métrage Take What You Can Carry de Matt Porterfield, le Café en revue vous propose de découvrir des documents de travail du cinéaste. Voici le scénario, disponible également en anglais.


1A À l’aube. Sur la route. Lilly et Anna Sophie sont à deux sur un vélo. Elles ont fait la fête toute la nuit. C’est Anna Sophie qui pédale. Deux amis les suivent sur un autre vélo.

1B Lilly et Anna Sophie descendent Kleine Rosenthaler Strasse. Le vélo s’arrête, elles se disent au revoir.

2A Lilly entre dans l’appartement de Bastien.

Une fois à l’intérieur, elle se déchausse. Elle va dans la cuisine et se verse un verre d’eau. Elle accroche son sac au dos d’une chaise puis commence à se déshabiller tout en se dirigeant vers la salle de bain.

2B Dans la salle de bain, Lilly regarde son reflet dans le miroir. Elle est un peu ivre et un halo de cigarette flotte sur ses vêtements ; elle est encore maquillée. Elle se rince le visage à grande eau.

2C Dans la chambre, elle enlève ses derniers vêtements et les abandonne en tas sur le sol. Elle se glisse dans le lit à côté de Bastien. Elle le réveille. Ils font l’amour.

2D Plan sur la fenêtre en insert :

A ce moment, les sons hors-champ (ceux de l’immeuble, de la cour, de la rue) passent au premier plan – non par un effet de mixage, car ces sons étaient déjà là, mais parce que le public et les personnages en prennent alors conscience.

3A Ellipse. Le SON DE LA MUSIQUE fait irruption dans la scène.

Bastien joue de la guitare. Il s’arrête au bout de quelques accords.
Lilly le regarde entrer dans la pièce depuis le lit. Elle tente de l’attirer près d’elle mais il sort.
Lilly se lève et choisit une des chemises de Bastien sur le portant juste à côté du lit. Elle l’enfile.
Lilly marche jusqu’à la cuisine.

3B Bastien est assis à la table de la cuisine. Il a repris la guitare, il chante. Lilly avance, se place derrière sa chaise et l’enlace.
Il arrête de chanter mais continue à jouer.

B : Tu es libre d’aller et venir comme bon te semble.
L : Réfléchis deux secondes. Ce n’est pas ce que tu veux ?
B : Parfois, je me dis que j’aimerais vivre avec toi.
L : Vraiment ?

Bastien reprend sa chanson. Lilly s’éloigne et se met à examiner une valise posée par terre.

3C Lilly sort des affaires de la grosse valise et les transvase dans un plus petit sac. Elle prend un maillot de bain jaune et le range dans l’autre sac. Elle trouve un short qu’elle enfile. Elle trouve une chemise qu’elle enfile à la place de celle qu’elle portait, celle de Bastien. Bastien l’observe.

Le TÉLÉPHONE SONNE. Bastien pose sa guitare et répond.

Il sort sur le balcon le temps de l’appel.

3D Lilly entre dans la cuisine. Sur le bar, elle trouve une lettre qui lui est adressée et l’ouvre.

Elle lit la lettre à voix haute :

Ma petite Lilly,
Le mois de juin touche enfin à sa fin. Plus que neuf jours à attendre avant de m’installer dans mon nouvel appartement de Stadium Place. Je pourrai enfin renouveler mon abonnement au Washington Post que j’aimais tant lire chaque matin et que j’ai dû interrompre en quittant Aberdeen. Je ne crois pas t’avoir dit que « nous » avions organisé une grande fête pour célébrer la Consécration de l’église avec tous les hommes politiques importants et une ribambelle de représentants de toutes les confessions (excepté des Catholiques) mercredi dernier, le jour de l’ouverture officielle – cet événement fut suivi d’un bon déjeuner. C’est ta mère qui m’a emmenée ; j’ai été bien sage jusqu’à ce que j’en ai (vite) marre d’applaudir au début et à la fin de chaque discours. J’ai alors simplement fermé les yeux, comme si j’étais une vieille dame de 91 ans profondément endormie – même si j’entendais distinctement chaque mot. J’aurai 92 ans la semaine prochaine.

J’ai rencontré quelques-uns de mes nouveaux voisins qui, comme moi, sont pressés de déménager. Le jour J a été fixé au 7 septembre 2014 de 13h à 16h. Mark ira chercher mes affaires à Aberdeen et nous (ta mère, ton père et moi) transporterons peu à peu ces…

Elle tourne la page. Plan en insert sur la lettre :

…19 sacs de vêtements, de médicaments, de produits de toilette, de papiers et de documents importants (à mes yeux) ces jours prochains au 302 Stadium Place après ce long séjour ici chez Stella. En attendant, pendant ces 9 jours, je vais tenter d’apaiser les angoisses et autres inquiétudes de ma fille en l’assurant que je mange bien tout ce qu’elle me prépare pour « me maintenir en pleine forme ». Et je rends visite tous les soirs à mes amis d’Aigburth pour me tenir au courant des ragots. Je suis heureuse de savoir que tu te promènes à Berlin à vélo, Lilly. Je pense à toi et prie chaque jour pour que tu te portes bien et rentres saine et sauve chez toi le soir.

4A Dans le dressing. Lilly est assise sur le rebord de la fenêtre et fume une cigarette. Son ami récite un dialogue devant le miroir.

4B Dans un studio de répétition blanc de Heimathafen. Lilly et sa compagnie répètent une interprétation de la performance Dancing about, de GOB Squad.

 

Gob Squad’s “Dancing About”

Gob Squad’s “Dancing About”

5 La fontaine de Singerstrasse.

Apparaissent Lilly et Ada (15 mois). Le bébé apprend à marcher. Lilly dirige ses pas vers une couverture. Elle lui met un chapeau sur la tête. Elle-même se met de la crème solaire mais sans parvenir à la faire pénétrer.

6A Dans la salle de bain, chez les parents d’Ada. Lilly fait pendre leurs maillots de bain et leurs serviettes humides. Pendant ce temps, la mère d’Ada, Angela, prépare leurs affaires pour un week-end à la campagne. Elle demande à Lilly de veiller sur Milena, la cadette.

Lilly sort de la salle de bain et va jusqu’à la chambre de Milena.

Il n’y a personne dans la chambre. Elle se dirige vers la cuisine en prenant au passage le chat en peluche de Milena, Lucia.

6B Dans la cuisine, Lilly retrouve Milena assise à un petit bureau dans un coin de la chambre, occupée à examiner une série d’objets faits à la main : des bateaux, des oiseaux, des créatures diverses.

Lilly s’approche et commence à faire la conversation à Milena. Elle lui demande comment se nomment les animaux et les objets en allemand.

6C Insert sur le bureau : Milena décrit les trésors qui sont posés dessus. Angela entre et tend le bébé à Lilly pour qu’elle le prenne dans ses bras.

6D Angela se dirige vers la cuisine et termine de remplir deux sacs de courses avec des provisions pour le voyage. Elle demande à Milena d’aller dans la chambre chercher son sac à dos.

6E Milena court vers sa chambre. Lilly porte Ada jusqu’au canapé en passant par la cuisine tout en discutant avec Angela.

6F Le fils d’Angela, Louis, entre dans l’appartement. Il a garé sa voiture en bas. Il vient les aider à porter les sacs. Milena arrive avec son sac à dos. Lilly fait passer Ada dans les bras d’Angela.

Lorsqu’ils sont prêts, Lilly embrasse Angela et le bébé et les accompagne à la porte. Elle ferme la porte et écoute le son de leurs pas qui s’éloignent dans les escaliers.

7A Lilly se lave les cheveux.

Lorsqu’elle a fini, elle les emballe dans une serviette, s’assoit sur le rebord de la baignoire et se regarde dans le miroir. Elle fredonne une petite chanson, ou bien elle fait des grimaces face au miroir, quelque chose d’intime, comme une performance pour elle-même.

7B Lilly se promène dans l’appartement. Elle ouvre une fenêtre qui donne sur la cour. Elle s’assoit sur le rebord et balaie l’appartement du regard. L’espace de travail d’Angela, à côté de la fenêtre, capte son attention. Elle observe les photos et les dessins punaisés au-dessus du bureau. Elle se retourne et regarde par la fenêtre.
En bas, une femme traverse le jardin.

7C Lilly quitte soudainement la fenêtre, retourne dans la cuisine, attrape son sac et se dirige vers la chambre.

8 Lilly s’assoit sur le lit. Elle sort un carnet et un crayon de son sac et les dipose sur le lit devant elle.
Elle commence une lettre pour sa grand-mère et lit à haute voix à mesure qu’elle écrit :

Ma chère petite mamie,
Je pense souvent à toi. Je t’écris d’un café de Fredelstrasse.

Lilly raye la dernière phrase.

Je t’écris du jardin Comenius. Cet endroit te plairait beaucoup. C’est un peu sauvage, comme à la maison. Il y a du soleil et il fait doux. Il y a des abeilles partout.

J’ai trouvé un appartement qui me plait. Il est clair et ma chambre donne sur la cour. Je n’ai pas encore de rideaux, le soleil me réveille chaque matin. Mais je me couche tôt ces temps-ci alors ça ne me dérange pas. Et je fais beaucoup de siestes, comme tu me l’avais conseillé.

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Mes voisins sont des gens très gentils. Ils laissent leur porte ouverte. Quand je monte les escaliers, je regarde en douce dans leur appartement. Ce que je préfère dans cet immeuble, ce sont les escaliers. « On devrait apprendre à vivre davantage dans les escaliers. Mais comment ? »

Je suis contente de lire que tu es prête à t’installer dans ton nouvel appartement. Je regrette de ne pas être là pour t’aider. J’adore découvrir de nouveaux endroits : on nettoie, on vérifie, on essaye, on change, on se (couper?) plie, on déblaie, on ajuste, on arrange, on imagine, on décide. C’est mieux que de quitter un espace et de découvrir qu’on ne laisse que de la poussière derrière soi.

Dis-m’en plus sur les fenêtres de ton nouveau chez-toi – comment est la vue ?

Te rappelles-tu lorsque nous avions fait ce voyage en train à travers le pays et passé trois jours entiers à regarder par la fenêtre ? Nous étions toujours en mouvement ; pourtant, nous étions parfaitement immobiles.

Elle s’arrête et sort Bleu presque transparent de son sac. Elle l’ouvre et commence à le lire à voix haute :

« Les maisons, les champs se rapprochent lentement et puis glissent et disparaissent comme s’ils tombaient derrière toi, pas vrai ? Et tout ce théâtre se mélange à ce que tu as dans la tête. Les gens qui attendent à un arrêt d’autobus ; un type bien habillé qui titube, complètement soûl ; une vieille femme qui pousse une charrette croulant sous les mandarines ; des champs de fleurs ; des ports ; des centrales électriques… Tout ça t’arrive dessus et s’évanouit aussi vite que c’est venu, tant et si bien que ça se mêle avec les pensées précédentes – tu comprends ce que je veux dire ? Le filtre à photo, les champs de fleurs, les centrales électriques, tout ça s’assemble. Et ensuite, moi, je malaxe à ma guise, je mélange lentement les choses que je vois et celles que je pense. Ça prend longtemps ; ça suppose que j’aille chercher au fond de ma mémoire des rêves, des livres que j’ai lus, des souvenirs, pour en faire une photo, oui ! c’est ça, une sorte de scène genre photo-souvenir.

« Et, morceau par morceau, j’y incorpore au fur et à mesure les paysages nouveaux qui surviennent à chaque instant, et à la fin la photo est pleine de gens qui parlent, chantent, bougent, tu me suis ? Alors, chaque fois, oui, chaque fois ça devient comme un énorme palais, c’est ça, oui, ça fait comme si j’avais un immense palais dans la tête, avec des foules de gens qui se retrouvent, se rassemblent et font toutes sortes de trucs.

9A Coupe sur : Un groupe réuni sur le toit d’un immeuble (ou dans un parc), comme pour une fête. Tous les personnages du film sont présents ainsi que d’autres personnages qu’on n’a jamais vus auparavant.

« Et après, je n’ai plus qu’à achever le palais et à regarder à l’intérieur. Et c’est follement amusant : exactement comme de regarder la Terre de très haut dans l’espace, plus haut que les nuages. Parce que, tu comprends, il y a tout là-dedans, tout ce qui existe au monde : toutes sortes de gens parlant toutes sortes de langues, toutes sortes de styles dans les colonnes du palais, tous les produits d’alimentation et tous les mets du monde étalés là. Quand je dis toutes sortes de gens, c’est vraiment ça. Des aveugles, des mendiants, des infirmes, des clowns, des nains, des généraux constellés d’or, des soldats couverts de sang, des cannibales et des Noirs de carnaval, des prima donna, des matadors, des Monsieur Muscle champions de la gonflette, des nomades qui prient dans le désert – tous réunis là et occupés à quelque chose. Et moi, je regarde. Et il est toujours situé au bord de la mer, ce palais, mon palais. Et il est beau. Point. C’est comme si j’avais mon parc d’attractions à moi, comme si je pouvais aller au pays des fées quand ça me chante. Je n’ai qu’à presser le bouton et les personnages se mettent à bouger. Et je m’amuse de cette manière jusqu’à ce que la voiture arrive à destination. Alors, je dois aider à sortir les bagages, à dresser la tente ; ensuite il faut enfiler un maillot de bain, et je ne parle pas des gens qui parlent et à qui il faut répondre. A ce moment-là, j’ai bien du mal à le protéger, mon palais qui m’a coûté tant de peine. Quand on vient me raconter que l’eau est belle, qu’elle n’est pas polluée et tout, il n’en reste plus rien, de mon palais. »

9B Lilly est toute seule dans le cadre, debout.

« Toi aussi, tu comprends, n’est-ce pas ? »

Coupe sur : noir.

Générique.

Traduit de l’américain par Cloé Tralci.

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