Le Café en revue Second arrêt sur image : Le Mercure d'Elbeuf
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Second arrêt sur image : Le Mercure d’Elbeuf

par Céline Malewanczyk
façade mercure

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Commencée il y a quelques semaines, la radiographie de l’écosystème cinématographique normand se poursuit avec une salle à part, le Mercure d’Elbeuf.


Bien connu, au niveau national, pour être la seule salle de l’hexagone pratiquant la projection en 70 millimètres, Le Mercure d’Elbeuf (commune de 17 000 habitants rattachée depuis peu à la tutélaire métropole rouennaise), s’est taillé une solide part de marché dans le secteur. Désormais unique cinéma de la ville, avec les 5 salles qu’il offre à ses 100 000 spectateurs annuels, Le Mercure a fait des petits sur le territoire normand et même au-delà, donnant naissance à un véritable groupe cinématographique indépendant mené par Richard Patry, directeur de la salle depuis 1984 et Président de la Fédération Nationale des Cinémas Français (FNCF).

Success story

Dans les années 1920, le premier cinéma-théâtre se construit dans la rue principale d’Elbeuf avant d’être détruite par les bombardements en 1944. Le cinéma investit alors la magnifique salle circulaire du Cirque-Théâtre, datant de la fin du XIXe, qui tombera malheureusement en déshérence dans les années 1960 avant d’être réhabilitée en 2007 et de devenir un pôle normand des nouvelles formes de cirque.

Au début des années 1960 la ville d’Elbeuf confie à un élève de Le Corbusier la construction d’un nouveau cinéma-théâtre au cœur de la cité. « Un immense bâtiment tout en verre et métal avec des poutrelles métalliques extérieures et un hall monumental entièrement vitré, se souvient Richard Patry. Une salle de 1200 places toujours pleine à craquer où j’ai vu, enfant, des vedettes comme Adamo, Dalida ou Johnny Hallyday mais aussi tous les films qui passaient, car, dès l’âge de 11 ans, mes parents qui tenaient le salon de coiffure familial jusque tard le soir, me laissaient aller au cinéma ». 

Une époque de pleine expansion : dans les années 1970 il y aura jusqu’à huit cinémas sur l’agglomération élargie. Ils fermeront tous un par un, y compris le cinéma-théâtre central, jusqu’à sa reprise, en 1982, par un groupe privé indépendant qui le rebaptisera « mystérieusement » Le Mercure. Assistant aux années de déclin de la salle, Patry s’était avant cela lancé dans la création d’un ciné-club lycéen. Invité à l’inauguration du cinéma rénové et découvrant des tarifs désormais inabordables pour lui, il propose un deal aux directeurs : « Je travaillais bénévolement le week-end, d’abord à déchirer des tickets puis à tous les postes de la salle, de la cabine de projection à l’administratif, et en échange je pouvais assister à toutes les séances gratuitement ».

La grande salle du Mercure.

La grande salle du Mercure.

Très vite, Patry est nommé directeur, tandis que ses patrons retournent à Rouen. « J’étais en Terminale mais le Proviseur m’autorisait à être absent tous les lundis matin pour établir la programmation. Les autres jours j’allais en cours la journée et je dirigeais la salle le soir ». 

A la fin des années 1980, difficiles pour toutes les salles de France, avec l’arrivée de nouvelles chaînes de télévision dont Canal +, les entrées chutent de moitié en 4 ans. Le Mercure n’y échappe pas. Toute l’équipe est licenciée. En partant, Richard Patry promet que si la salle est à vendre, il sera prêt à relever le défi. Ce qui ne tarde pas : « Le 24 décembre 1987, une date qui ne s’invente pas, j’étais à la tête de la salle, après deux rendez-vous avec la Société Générale, qui – via le coup de pouce du comptable de Gaumont – m’a prêté un million et demi d’anciens Francs ! »

Pensant que l’avenir du cinéma est dans l’expansion économique, notamment pour avoir du poids auprès des distributeurs, il rachète les cinémas de la région : Louviers, Fécamp, et bien d’autres. « Aujourd’hui on gère directement ou indirectement 78 écrans sur 33 lieux » se félicite Richard Patry qui a monté la Société Noé (Nord-Ouest Exploitation) totalisant 1 700 000 entrées, soit 0,5% de part de marché national, « ce qui semble peu, mais est, en réalité, assez énorme ». Quant au Mercure, passé de 3 à 5 salles en 1997, il en comptera 7 d’ici peu, porté par une équipe de 5 salariés auxquels s’ajoutent les 6 employés du siège de Noé, également sur place.

Médecin généraliste

Seul cinéma au cœur d’une agglomération relativement dense, Le Mercure propose une programmation éclectique à un public très mixte, toutes tranches d’âge confondues. Richard Patry déplore moins que d’autres la désertion des 15-35 ans, qui fréquentent régulièrement son cinéma, une des seules distractions de la ville. « Etant donné notre statut de salle unique, on fait un travail de médecin généraliste. Je programme aussi bien Les Tuche que Innocentes ou des films art et essai en VO avec projection d’un court-métrage annoncé, avec débat après : un rendez-vous régulier, trois fois par semaine, appelé Le Film Club ».

Pour Richard Patry, il ne faut pas des cinémas plus importants en nombre de fauteuils, mais davantage de petites salles de 40 ou 50 places avec un bon rapport à l’écran.

La salle varie au maximum les axes de programmation : des soirées sont confiées à des étudiants de l’IUT de communication, à des associations citoyennes, comme le rendez-vous proposé par Amnesty International une fois par trimestre. Patry en est convaincu : « élargir la programmation à des réseaux prescripteurs est l’avenir du cinéma », même s’il considère que « le rôle d’éditorialisation par l’exploitant reste extrêmement important à l’heure où n’importe quel jeune fait de la vidéo dans sa chambre et où énormément de films sortent chaque année. »

Quant au cinéma de demain, si on interroge le directeur fraîchement rentré de Chine pour y prêcher la bonne parole sur la diversité cinématographique, il répond sans hésiter que « vu l’explosion de l’offre, il faut passer plus de films et donc multiplier les écrans. » Pour lui, il ne faut pas nécessairement des cinémas plus importants en nombre de fauteuils, mais davantage de petites salles de 40 ou 50 places avec un bon rapport à l’écran. Et une « intransigeance sur la qualité de projection mais aussi de l’accueil, humain et disponible ». Au Mercure, pas de bornes automatiques pour acheter ses billets ou de sorties escamotées par des couloirs obscurs, on repasse par l’entrée pour favoriser l’échange.

70 millimètres

Outre son modèle économique atypique au sein d’un réseau comme MaCaO, la spécificité du cinéma réside dans son travail précieux sur la projection en 70 millimètres. Alors qu’avant 2000, une trentaine de salles des grandes villes ou même du Havre et d’Elbeuf sont dotées du matériel et du savoir-faire idoine, toutes s’empressent de s’en débarrasser dès l’arrivée du numérique. 

Toutes, sauf Le Mercure. « Il ne s’agit pas de vivre dans le passé, mais de faire vivre une technologie qui a plus de 100 ans et qui revêt une forme d’art, à la fois dans le rapport très sensoriel à l’objet pellicule mais aussi dans la façon de projeter qui suppose un opérateur au pied de la machine, pour l’écouter vivre. »

Après cette vague de désertion du format, certains réalisateurs reviennent au 70 millimètres. Christopher Nolan en tête, qui a créé l’évènement au Mercure avec Interstellar en sortie nationale, projeté grâce aux soins d’Alain Surmulet, docteur ès 70 mm de la salle elbeuvienne.

« Certains spectateurs venaient de partout en France mais aussi de Belgique et d’Angleterre pour voir le film, raconte le directeur technique, et le buzz est arrivé jusqu’aux Etats-Unis, les Studios s’extasiant sur cette salle d’Europe qui fait du 70…» .

et le projecteur 70 mm.

Alain Surmulet, Richard Patry et leur projecteur 70 mm.

Pour Les Huit Salopards, Le Mercure est allé encore plus loin, en s’adonnant au péché mignon de Tarantino : le « road show » à l’américaine, véritable tournée des salles reculées du pays avec une équipe itinérante. Alain Surmulet est parti avec son projecteur 70 à l’assaut du Grand Rex à Paris puis dans huit salles de l’hexagone, de Marignan à Aix-en-Provence, sans oublier Elbeuf. 

La version en 70 mm dure une quinzaine de minutes de plus que la version en numérique, un certain nombre de scènes sont un peu plus longues — un poulet plumé par ci, une réplique par là —, et Tarantino a placé au milieu du drame un entracte de huit minutes. Patry l’assure, lui qui a pu faire la comparaison, « c‘est ni mieux ni moins bien, c’est autre chose, nos spectateurs qui ont vu les deux l’attestent tout comme moi »

D’autres réalisateurs s’y mettent ou y reviennent : outre Nolan qui va faire ses essais de rush dans la salle pendant le tournage de son film à Dunkerke, Spielberg projette de se remettre au format de sa jeunesse.

Et les exploitants ? « Beaucoup veulent se rééquiper et former leurs équipes, on y revient comme au vinyle dans le disque ».

L’avenir, au cinéma (comme ailleurs ?), peut appartenir au passé.

  • La grande salle du Mercure.
  • et le projecteur 70 mm.

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