Critique

Tours et détours

par Raphaël Nieuwjaer
Le Roi de l'évasion (Alain Guiraudie, 2009).

Le Roi de l'évasion (Alain Guiraudie, 2009).

Cet article fait partie d’un cycle

Dans le cadre de la rétrospective consacrée à Alain Guiraudie, Raphaël Nieuwjaer présentera le mercredi 31 août, à 20h15, Le Roi de l’évasion.


Armand Lacourtade n’est pas seulement le roi de l’évasion. Aux dires des gendarmes qui, lors d’un rêve agité, lui attribuent abusivement le meurtre du « Vieux Queutard », il est aussi le roi de la pédale. Pour Curly Durandot, qu’il tente alors de sodomiser, il n’est cependant que le roi des connards. Par là se dessinent les trois plans sur lesquels Lacourtade n’en finit pas, non de régner, mais de courir : spatial, sexuel et éthique. Ceux-ci ne manquent bien sûr pas de s’entrecroiser. Si le cyclisme semble une manière de compenser une vie affective peu épanouie, le regain d’énergie offert par le dourougne, un mystérieux champignon aveyronnais, trouve à s’employer autant dans le sexe que dans la course. Le plaisir et la fuite, le plaisir de la fuite contre la fuite du plaisir. Il y a de cela, dans cette façon d’allier l’horizontal au vertical. Ainsi de cette fellation soudain prodiguée au milieu des bois, alors que les sirènes de police et les aboiements des chiens se rapprochent. Pour Curly et Armand, il n’y a pas un fourrée, pas un plan de vigne, qui ne puisse servir autant de cachette que d’alcôve.

Depuis Les Héros sont immortels, son premier court-métrage réalisé en 1990, jusqu’à Rester vertical, sorti il y a une semaine, les films d’Alain Guiraudie se sont toujours construits sur des façons d’habiter l’espace. Malgré les courses-poursuites, innombrables, celui-ci ne se laisse guère traverser ; il s’enroule plutôt autour des corps qui par leur motion le constitue en labyrinthe. En ce sens, il est autant affectif que mondain, intérieur qu’extérieur, si bien que le rêve n’est parfois qu’à un pas. Peut-être n’y a-t-il même jamais eu chez Guiraudie que des trajectoires désirantes. Plutôt que des objets désirés, fuyants mais déterminés, des rapports de déplacements, du proche et du lointain, du mobile et de l’immobile. Le drame viendrait alors de cette volonté de fixer sur un objet ce qui n’est qu’un courant, une énergie, à vouloir ainsi l’épuiser par la jouissance, alors que le plaisir véritable consisterait plutôt à « tourner autour ». Voilà bien une expression qui ne cesse d’ailleurs de résonner chez le cinéaste.

Qu’en est-il de l’éthique ? Comme Henri dans L’Inconnu du lac, Armand est fatigué des rencontres sans suite, d’une sexualité sans amour. Il essaye de mener son existence selon d’autres règles. Un lieu fonctionne alors pour lui comme le possible point de croisement des plans sexuels et éthiques. Il s’agit du foyer. Rares sont les personnages principaux chez Guiraudie à avoir une maison – Léo, dans Rester vertical, vit à droite à gauche, et la plupart ne font que passer chez leurs amis ou amants. Quand elle n’est pas maintenue hors-champ, elle est donc radicalement absente. Le Roi de l’évasion offre cependant plusieurs lieux d’habitations à son héros, qui tous matérialisent une possibilité d’existence : son appartement de célibataire, situé derrière un garage auto ; un pavillon où lui et Curly se réfugient ; une cabane au milieu des bois où il finit, nu, avec trois autres hommes. La cabane, où se reconstitue la « communauté des hommes », a pu passer pour une utopie. A proximité des dourougnes, elle abrite des regards – notamment maternels – et réconcilie pourchasseur et pourchassé, police et fuyard. Il n’est pas impossible, cependant, qu’elle marque une forme d’échec, Armand retournant à son ancienne vie là où il espérait une relation plus intime.

Le pavillon est sans doute plus révélateur au regard du dernier film de Guiraudie. Il amorce en effet la possibilité d’une vie domestique, c’est-à-dire aussi de la paternité. Armand le dira lui-même. Il y a peut-être bien, dans le fait d’avoir un enfant, quelque chose d’indépassable. Le Roi de l’évasion esquisse un regret, un tourment. Rester vertical en fera une expérience : celle, pour un homosexuel qui ne renie rien de son désir, de devenir père. Le foyer néanmoins nie un plan, celui de l’espace, du déplacement – du désir, peut-être. Curly et Armand s’en rendront compte bien assez vite, saisis qu’ils sont, une fois installés, dans la routine de la conjugalité. Chez Guiraudie, l’homme, gueux ensoleillé ou roi de l’évasion, est condamné à cheminer.

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