Carnets

Vers Zoopolis

par Camille Brunel

The Lost city of Z (James Gray, 2017).

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The Lost City of Z, de James Gray (2017) – 141′

The Lost City of Z s’ouvre sur une vignette : à droite du titre, deux amérindiens gardent une rive, une torche à la main, et donnent à l’image le ton des photos jaunies du début du XXe siècle. On dirait en effet une image fixe jusqu’à ce que la fugace silhouette d’une chauve-souris traverse le cadre noir de la végétation et confère au décor profondeur et durée – jusqu’à ce qu’un animal l’anime.

Chauve-souris, car il y a très peu d’oiseaux dans la forêt amazonienne de James Gray, à l’exception des plumes ornant la coiffe des chefs tribaux. On les entend, on ne les voit jamais. La jungle ici est mortelle, dangereuse ; les perroquets n’y ont pas leur place. La Nuit nous appartient, le film de gangsters de Gray, portait déjà un nom de film de vampires ; il n’est pas très étonnant que son film d’aventures ressemble à un voyage chez les morts. A l’orée de Z, qui semble interdite aux vivants, Fawcett voit ainsi son chemin barré par un jaguar noir : Cerbère.

Juste après la vignette inaugurale, le film s’ouvre sur une séquence de chasse à courre en Europe où, au contraire des chauve-souris et du jaguar des enfers boliviens, les animaux sont partout dominés. Compagnons dressés (les chiens, parmi lesquels Harvey, qui grandit en même temps que les enfants de l’explorateur), esclaves harnachés (les chevaux, dont Gray révèle les terribles chutes qu’ils subissent lors des chasses), proie traquée – un cerf magnifique, auréolé en plein galop d’un travelling circulaire.

A cet instant, un autre or que celui d’El Dorado irrigue peut-être la mise en scène : dans La Légende dorée de Jacques de Voragine, le mythique cerf crucifère apparaît à Saint Eustache, soldat romain converti au christianisme après avoir aperçu le crucifix entre les bois de l’animal. Fuyant les persécutions, Eustache remonte ensuite le Nil en compagnie de ses fils – on entend bien l’écho avec Gray.

Le cerf de Fawcett est lui aussi le moyen d’une révélation, guidant l’homme vers des chemins inexplorés : « There’s no pass! », lancent les chasseurs à celui qui poursuit sa course, dans l’ombre de la forêt irlandaise. En buvant à la mort du cerf, Fawcett annonce sans le savoir son véritable projet : « To death, the best source to life! » Il ne vante certainement pas les mérites nutritifs de la mort des animaux, mais annonce un cap – « to death » – et une prophétie : celle qu’en mourant à son monde européen, Fawcett renaîtra à la vie en Amazonie.

En mourant à son monde européen, Fawcett renaîtra à la vie en Amazonie.

Comme autant de sacrifices permettant aux expéditions d’avoir lieu, trois animaux sont tués au début, au milieu, et à la fin du film. Ils ne le sont pas par un coup de fusil mais par un cut. Hors de question de tuer un animal plein cadre (façon Cannibal Holocaust) ni de regarder mourir une image de synthèse (façon Exodus ou Noé) : cerf, cochon noir et lapin apparaissent vivants dans un plan, meurent pendant l’insert sur le tir du chasseur, et réapparaissent, après le cut, empaillés ou ligotés. Manière pour Gray de se désolidariser de la mise à mort dont se délectent les Européens de l’époque : pas besoin de coupe, en revanche, pour montrer comment pêchent les Indiens qui, eux, se contentent « d’étourdir » les poissons (en fait de les empoisonner). « Ils ne tuent que ce dont ils ont besoin », s’étonne-t-on alors.

Au cœur de The Lost City of Z se trouve donc l’arrogance des mâles européens enivrés par des siècles de colonialisme. Un travelling ascendant révèle d’ailleurs la marée malsaine de leurs crânes chauves lors d’une salve d’applaudissements suivant l’annonce d’une seconde expédition. Racisme et sexisme sont adressés directement à plusieurs reprises ; leur corollaire immanquable, le spécisme, l’est à mots couverts, mais est loin d’être tu.

Il y a en effet de quoi sourire en voyant cet ancien compagnon d’Ernest Shackleton s’offusquer de voir les Indiens manger leurs morts : les expéditions en Antarctique sont connues pour avoir été fatales aux huskies, dégustés en pot-au-feu après avoir été dûment choyés, nommés, individualisés. Nouveau gag antispéciste lorsqu’en voulant fuir une attaque d’indigènes, un homme qui pêchait au filet se retrouve empêtré dans les mailles, et mangé par les poissons (on salue au passage le mythe jamesbondien des piranhas friands de chair humaine).

Le rapport aux animaux est surtout symptomatique d’un optimisme et d’une patience généralisés, à l’image du paisible passage d’un serpent venimeux entre les pieds de Fawcett. The Lost City of Z est un film sans panique, ni vis-à-vis des animaux, des années ou des assauts guerriers. Fawcett affronte l’avenir sans aucun intérêt pour la conservation du monde établi dont il est issu. C’est ce qui le conduit à revendiquer l’égalité spirituelle avec sa femme (quoiqu’il lui reste du chemin à parcourir), et aussi à rechercher la cité perdue de Z, « pièce manquante du puzzle de l’humanité » qui apparaît à ses yeux comme l’objectif ultime du progressisme d’alors – et qu’en ce début de XXIe siècle, où comme l’indique le carton final, ses hypothèses progressistes viennent d’être confirmées, on appelle Zoopolis.

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