Critique

La Vieille Dame indigne

par Marguerite Vappereau

La Vieille dame indigne (René Allio, 1965).

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« Un homme qui n’avait pas vu Monsieur K. depuis longtemps le salua dans ces termes : « Vous n’avez pas du tout changé ».

« Oh ! » dit Monsieur Keuner, et il devint tout pâle ».

Bertolt Brecht, Les Histoires de Monsieur Keuner

Cette citation, qui intervient avant le générique et ses vues de Marseille sur une musique de Jean Ferrat, inscrit immédiatement ce premier long métrage à la croisée des lignes de force qui traverseront l’œuvre du scénographe de renom et tout jeune cinéaste qu’est René Allio en 1964. Il noue Brecht et les enjeux théoriques issus d’une réflexion aiguë sur le théâtre contemporain d’un côté, et Marseille, ville de l’enfance et du souvenir, de l’autre.

Alors qu’il en achève le mixage, en décembre 1964, René Allio déplore dans ses Carnets d’avoir consacré deux années entières à ce projet [1] au long cours, mené grâce à l’appui du producteur baroudeur Claude Nedjar, sans lequel rien n’aurait été possible. Le cinéma lui impose une durée à laquelle il n’est pas encore habitué. Tout est parti d’une courte nouvelle de Brecht lue dans Les Histoires d’Almanach, dont il illustra la couverture pour les éditions de l’Arche quelques années auparavant. De ce texte de quelques pages à l’intrigue serrée, Allio tire un scénario qu’il réinscrit dans un contexte marseillais. À la suite du décès de son mari et après soixante années consacrées aux siens, Berthe Bertini, vieille dame très digne, décide de prendre un peu de bon temps, de vivre pour elle-même et de découvrir le monde moderne dont elle ignore encore tout. Le film retrace dix-huit mois de bonheur vécus, après une longue vie de labeur, sous l’œil réprobateur et dubitatif de ses fils, Gaston et son cadet Albert. Ce dernier, particulièrement critique, ne comprend pas ce soudain manque de dévouement, lorgnant sur la grande maison de l’Estaque où il voudrait pouvoir installer les siens. Le personnage brechtien rappelait à René Allio sa propre grand-mère, qui vendit toutes les affaires de son mari suite à son décès. C’est à partir de ce souvenir d’enfance que le cinéaste opéra un déplacement : ancrer Brecht à Marseille, mais également tout ce qui constitue son expérience d’artiste scénographe et décorateur du TNP de Villeurbanne. Il associe au projet Malka Ribowska, sa compagne d’alors, et Jean Bouise, tous deux acteurs de Planchon, qui apparaissent dans le film comme le signe de cette synthèse enfin réalisée. Le cinéma sera désormais, pour Allio, le lieu d’une perpétuelle remise en jeu de son histoire personnelle et de son expérience professionnelle. L’art doit nous permettre de nous changer nous-mêmes avant de prétendre à toute vertu pédagogique répète-t-il de textes en entretiens, selon le précepte brechtien :

« Il va de soi que, racontant une histoire, je me trouve amené à apporter une part de moi-même et de mon acquis. Je ne suis pas un intellectuel ; je fais du cinéma parce que j’aime mon métier dans lequel je me suis pour ainsi dire « vérifié ». C’est la meilleure manière pour moi de régler mes comptes avec la vie. Entrant dans un sujet, je me sens concerné jusqu’aux coudes [2] »

L’ondulant Alphonse (Jean Bouise), la séductrice Rosalie (Malka Ribowska), l’inquiet Albert (Étienne Bierry), le lointain Gaston (François Maistre), tous gravitent autour de la constante Berthe, bien décidée à changer de vie, à découvrir les plaisirs de l’époque, du whisky aux salles de cinéma de quartier, en passant par les escaliers roulants des grands magasins. Elle montre à son petit-fils Pierre (Victor Lanoux) la voie pour échapper au dictat paternel : partir faire de la musique, plutôt que rester à conduire le camion de l’entreprise familiale. Quant à Albert, dérouté par la révolte tranquille de sa mère et celle, plus désordonnée de son fils, il enrage de ne pouvoir compter sur le schéma familial traditionnel qui ferait de lui le pater familias enfin respecté à la mort de son père. Et la brique que jette Pierre dans le pare-brise de la camionnette paternelle prend des accents de règlement de comptes pour René Allio qui fut, lui aussi, dans sa jeunesse, camionneur à Marseille. La Vieille Dame indigne est donc le premier pas d’un retour à Marseille, sur le chemin d’une lente réconciliation avec ce lieu de l’enfance.

La Vieille Dame indigne est donc le premier pas d’un retour à Marseille, sur le chemin d’une lente réconciliation avec ce lieu de l’enfance.

« Presque toujours mes films ont renvoyé à la vie sociale ou à l’histoire. À celle des idées, mais aussi à celle des mœurs ou des mentalités. Le plus souvent parce qu’ils racontent une transgression, un passage de l’autre côté de cette frontière fragile qui sépare, dans toutes les sociétés, l’acte convenu de l’acte défendu, l’institué de l’interdit, l’ordre du désordre. Ainsi sont-ils, sans doute, prises de position (dans l’ordre du moral au moins autant que dans l’ordre du social).[3] »

Toute la question du film est là : comment, dans une vie, s’opère un changement. Et c’est finalement tout le cinéma de René Allio qui est ici condensé et qui se déclinera de film en film. Admirateur du néo-réalisme italien, le réalisateur veut éviter toute tendance plasticienne et cherche à montrer des personnages qui changent, plus ou moins volontairement, dans une ville en mutation, à travers une série de séquences proprement documentaires. Nous découvrons la ville de Marseille telle qu’elle était en 1964, depuis ses cafés et ses grands magasins, son port et son hippodrome, jusqu’à ses chantiers de banlieues.

Hormis le personnage principal, la distribution avait été pensée en amont du scénario. Le choix de Sylvie pour incarner Berthe Bertini ne s’est pas immédiatement imposé, René Allio craignait ses airs trop durs, mais finit par se laisser convaincre après avoir vu Chronique familiale de Zurlini. Tourné en six semaines, du fait d’un budget réduit, le film a pu voir le jour grâce à la rapidité de travail de la troupe, à laquelle Allio rendra un hommage appuyé ; tout particulièrement à Jean Bouise, qui semble pourtant avoir eu des difficultés à échapper à ses habitudes théâtrales, s’appuyant largement sur les acquis de Villerbanne pour construire son personnage. C’est pourtant dans le travail avec les acteurs qu’Allio cherche à transposer Brecht du théâtre vers le cinéma. En 1964, il a déjà conçu les décors de Mère Courage, La Bonne âme de Se-Tchouan, et Schweyck [4]. Il connaît bien aussi le travail du dramaturge allemand, qui lui a véritablement donné le goût du théâtre lorsqu’il découvrit les mises en scène du Berliner Ensemble dans les années cinquante [5]. Là où Brecht voulait mettre au jour des processus sociologiques en montrant une pratique quotidienne sans prétendre à donner accès à une intériorité, Allio, par le même procédé, veut rendre compte de processus psychologiques : « Être là où la subjectivité a lieu [6]». L’attention portée aux gestes quotidiens ainsi qu’aux objets permet de conserver une distance avec ses personnages, tout en soulignant les modifications des habitudes. En peintre, René Allio, puise chez Chardin, non seulement un souci de la composition, mais également une façon de montrer ces objets qui, du monde de la vieille dame au monde contemporain, prennent des valeurs toutes différentes et signifient des pratiques de consommation absolument antagonistes. Entre nostalgie et modernité, la vieille dame a fait son choix, celui d’un hédonisme qui ne veut pas donner de leçon mais qui ne se laisse rien imposer.

Allio ne s’y trompa pas, le bonheur et l’insouciance de La Vieille Dame indigne lui ont permis de conquérir un public enthousiaste qui ne sera pas toujours au rendez-vous de ses réalisations ultérieures, plus sombres et plus complexes. Le sourire aimable de Sylvie remporta tous les suffrages. La Vieille Dame indigne fit l’unanimité et gratifia René Allio d’un de ses plus grands succès de cinéma. Il reçut en 1965 le grand prix du festival de Rio de Janeiro et le prix spécial du festival du Jeune Cinéma de Hyères. Quant à Sylvie, elle fut récompensée par l’Académie du cinéma, le prix d’interprétation de Rio et le prix Marilyn Monroe.

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[1] René Allio, Carnets, 13/12/1964.

[2] Entretien sur Brecht avec Guy Gauthier, inédit, archives IMEC.

[3] Lettre à Anna Seghers du 19 juillet 1979, cité par Guy Gauthier, Les chemins de René Allio, Paris, Cerf, 1993, p. 27.

[4] Sylvie Lindeperg, Myriam Tsikounas et Marguerite Vappereau, Les Histoires de René Allio, Rennes, PUR, 2013, p. 223-230.

[5] René Allio, Guy Gauthier, « Entretien sur Brecht », fonds René Allio, IMEC, inédit.

[6] Guy Gauthier, « Entretien avec René Allio », Image et son, La revue du cinéma, n°213, février 1968, p.

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