Carnets

Piégé par les mouches

par Camille Brunel

Bois dormant (Ado Arrietta, 2017).

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Belle dormant, d’Ado Arrietta (2017) – 82′

Walt Disney avait 58 ans l’année de son adaptation de La Belle au Bois Dormant. Venu présenter la sienne au Café des Images le vendredi 13 janvier dernier, Ado Arrietta était un tout petit peu plus âgé : 74 ans. L’écart entre les deux versions, l’une de 1959, l’autre de 2017, est ainsi plus ténu qu’on le croit, et toutes deux fourmillent d’animaux.

Loin d’être centraux dans la version d’origine, ceux-ci gagnent en importance au fil des réécritures. Chez Perrault, chevaux du roi et chienne de la princesse s’endorment avec tout le monde. Un peu plus d’un siècle plus tard, les frères Grimm ajoutent une grenouille, prophétisant la naissance de la belle ; papillons et hibou seront des ajouts de Disney. Arrietta reprend le bestiaire à son compte, remplace la chienne de la Belle par une chatte qui, d’un coup de griffe dans le cou, lui annonce la quenouille. Il ajoute surtout trois ratons laveurs morts.

Accrochés sur le dos de la méchante fée, ces derniers s’agitent lamentablement, lâchement reliés par une ficelle. Nul doute qu’ici, comme souvent, la fourrure connote une forme de cruauté soulignée par le fait que l’animal soit porté sous sa forme complète, par opposition aux manteaux cousus où au moins la fourrure ne ressemble plus à l’animal tué, tel que celui qui apparaît sur le dos de la méchante fée une fois en société.

Ironie volontaire ou non, c’est pourtant la laine qui doit apporter la mort à la princesse et au royaume, par le truchement de la quenouille. Bonne question, indirectement posée par la costumière Justine Pearce : pourquoi avoir un jour imaginé qu’une anodine machine à filer pourrait être plus porteuse de mort que la fourrure ? Un couteau de boucher non moins phallique, puisque c’est de cela qu’il s’agit, n’aurait-il pas fait l’affaire ? La rime grenouille/quenouille, l’une annonçant la vie et l’autre la mort, suffit-elle ici à justifier la chose ?

Ce n’est sans doute qu’un détail, et c’en est un autre qui tracassait Arrietta lors des échanges au café du Café. Sans dire pourquoi, il tenait à effacer un certain insert de pleine Lune. En regardant le film, on se rend compte que l’image intervient pour le son qu’elle fait, principalement : c’est un plan qui hulule. Contrairement à celui de Disney, le hibou n’est pas ici un ami de la princesse, mais l’un des avatars de la sorcière ; chaque hululement se faisant le signal diffus d’une présence magique. Or le hululement seul n’est pas assez remarquable. Il lui faut la Lune pour être bien perçu.

Avec Bois dormant, Ado Arrietta poursuit le retournement de la symbolique animale habituelle initié par les Frères Grimm.

Quant à filmer un véritable hibou, la chose était possible : un dresseur a bien amené une grenouille. Or le hibou n’est jamais autant hibou que hors-champ. Le montrer, c’est briser l’enchantement. On ne verra donc jamais la méchante fée changée en hibou, seulement en papillons blancs, ajoutés autour de Niels Schneider lors de la post-production.

Au Café, Arrietta précise qu’il ne s’agit d’aucune espèce de papillon en particulier. Le choix de l’insecte ne tient pas à un nom poétique quelconque mais simplement au désir de représenter le danger sous sa forme la plus légère, la plus innocente – et de poursuive par là le retournement de la symbolique animale habituelle initié par les Frères Grimm, chez qui la grenouille, animal a priori négatif, au sang froid, près du sol, se retrouve associé à la bonne fée porteuse de bonnes nouvelles.

Les grenouilles sont aussi les seuls animaux à rester immobiles après la rupture de l’enchantement, Arrietta calant une image de statue de grenouille au moment où tout le monde reprend vie. A ce moment-là, les fées sont pétrifiées : la princesse entre dans le XXIe siècle.

Il manque d’ailleurs un peu de magie lorsque l’on constate qu’au moment de filmer les sujets immobilisés du royaume, Arrietta s’est contenté d’intercaler des photos pour le chat, le cheval et l’aigle en plein vol. Si les acteurs restent figés autour du personnage de Niels Schneider qui arrive, les animaux, eux, n’apparaissent figés que par la photographie – comme si le cinéma s’arrêtait.

Un chat endormi n’aurait-il pas fait l’affaire ? Un cheval empaillé ? Ici, le changement de régime d’image marque une séparation humains/animaux d’autant plus regrettable qu’elle semble involontaire, ou mal maîtrisée : en effet, alors qu’elles étaient supposées avoir été victimes du charme aussi, deux mouches tournent dans une cuisine où pénètre le prince. Reconnaissons au moins que lorsqu’un film se retrouve piégé par deux mouches, c’est qu’il accordait aux bêtes un rôle exceptionnel.

La Belle au bois dormant (Walt Disney, 1959).

La Belle au bois dormant (Walt Disney, 1959).

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