Entretien

Une maison sur la côte

par Craig Keller
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D’Out 1 de Jacques Rivette, il existe deux versions : une longue, Noli me tangere (1971) et une, sinon courte, du moins raccourcie, Spectre (1974). Ces deux versions avaient fini par devenir presque aussi invisibles l’une que l’autre. Leur ressortie tant attendue en copie restaurée constitue bien un évènement : car elle comble un manque majeur dans la filmographie d’un des cinéastes modernes parmi les plus importants, mais aussi parce qu’elle associe les supports de diffusion que sont le DVD, le Blu-ray, la VOD et la salle. Le pari est fort. Comment montrer un film de plus de 12 heures au cinéma ? Voilà une question d’importance, pour qui ne souhaite pas que le lieu de films aussi aventureux deviennent exclusivement le musée. Le Café a pris le parti d’une projection étalée sur deux jours, le samedi 21 et le dimanche 22 novembre. En guise de préambule, nous avons souhaité revenir sur ce projet avec Vincent Paul-Boncour, co-fondeur et directeur de Carlotta, qui a restauré et distribue Out 1. Pour l’interroger, nous avons demandé à Craig Keller, cinéaste et critique vivant aux Etats-Unis, ancien responsable de la production des DVDs et Blu-rays pour la prestigieuse collection Masters of Cinema

La seconde partie de cet entretien, réalisé à Los Angeles où vit actuellement Vincent Paul-Boncour, et également publié en américain, sera publiée la semaine prochaine.


Craig Keller : Out 1 est la ressortie la plus attendue de l’année, du moins aux Etats-Unis. Comment ce projet est-il né ?

Vincent Paul-Boncour : Nous y pensions depuis longtemps. Le souci ne venait pas des droits, en la possession du producteur du film, Stéphane Tchalgadjieff, et disponibles depuis plusieurs années, mais, évidemment, du matériau lui-même. Noli me tangere fait 12h30, et Spectre, la version courte d’Out 1, 4h30. Créer la copie Haute Définition de ces deux titres demandait donc autant de travail et d’investissement que pour six ou sept films d’une durée ordinaire. Et, évidemment, au final, ce n’est d’un point de vue commercial jamais qu’un seul film, même s’il en existe deux versions très différentes.

Un distributeur allemand, Absolut Medien, a sorti il y a quelques années Out 1 en coffret DVD. Ils en avaient le projet depuis longtemps également. Hélas, ils n’étaient pas en mesure d’entreprendre le travail de restauration. La copie dont ils disposaient avait été faite pour la télévision allemande, et était tout à fait correcte. Sa qualité était néanmoins insuffisante pour le Blu-ray – format qui depuis s’est d’ailleurs amélioré.

Nous avons pour notre part fait le choix d’attendre. Récemment, le CNC a créé une aide sélective à la numérisation des oeuvres du patrimoine. Puisque la projection numérique s’est généralisée, il faut en effet convertir les films anciens si l’on veut leur continuer à les diffuser – la conservation continue de se faire quant à elle à travers le 35 mm. Avec Stéphane Tchalgadjieff, nous avons donc présenté ce titre à la commission il y a un an, environ. Une aide importante nous a été allouée, qui nous a permis de produire une version numérique restaurée, et par la suite un DCP. Grâce à cette technologie, nous pouvons montrer Out 1 à New York et en France comme personne ne l’a jamais vu. La version longue n’avait jusqu’alors été projetée qu’en de rares occasions. Dans les années 1970, le film n’avait pas connu de véritable exploitation – non seulement à cause de la durée, mais aussi parce qu’il s’agissait d’une copie 16 mm, avec pour l’étranger des sous-titres électroniques. Sans compter que les couleurs étaient délavées. Personne n’a donc vu le film avec son grain actuel, ses couleurs. La restauration a été supervisée par le directeur de la photographie du film, Pierre-William Glenn.

C.K. : J’ai été très impressionné par la nouvelle bande-annonce. J’ai vu deux fois la version longue au Museum of the Moving Image, en 2006 and 2007. Les couleurs étaient passées – mais ce n’était rien par rapport à la copie d’Out 1 : Spectre que j’avais pu découvrir en 2006 à l’Anthology Film Archives. Celle-ci avait presque complètement viré au rose ! Vous avez donc fait un magnifique travail de restauration. Beaucoup de gens qui n’avaient jamais vu le film ont d’ailleurs découvert, grâce à votre bande-annonce, qu’Out 1 n’était pas en noir en blanc. Les images auparavant utilisées pour la promotion du film étaient en effet toutes en noir en blanc !

V.P-B : Absolument. Maintenant les couleurs sont superbes, ce sont vraiment celles des années 1970 – c’est comme un voyage dans cette décennie.

C.K. : Est-ce que Stéphane Tchalgadjieff avait financé le film lui-même ? Comment en est-il venu à le produire ?

V.P-B : Il a essayé de trouver de l’argent à droite à gauche. Le film semble s’être vraiment fait au jour le jour. Quelques années après avoir fini Noli me tangere, une version courte a été montée pour une sortie en salles. Compte tenu de ses financements, le film devait sortir, mais la version longue était « inexploitable ». Spectre est donc sorti en 1973 ou 1974. C’est cette version-là que les gens ont alors pu découvrir sur les écrans.

C.K. : Noli me tangere bénéficiera-t-il également d’une sortie en salles ?

V.P-B : Oui, le film sera montré durant deux semaines au Reflet Médicis, une salle parisienne située dans le Quartier Latin, et ce à partir du 18 novembre. Des projections auront également lieu dans la plupart des grandes villes françaises – comme Lyon, Toulouse, Lille, Nantes. La présentation sera à chaque fois différente. A Paris, où il est possible de réunir davantage de public, deux nouveaux épisodes sortiront chaque jour, comme un feuilleton, et le film sera diffusé en intégralité le week-end. Ailleurs, il n’y aura qu’une diffusion sur un week-end, voire sur une seule journée, comme un marathon. Chaque exploitant donne vie au film à sa manière. L’expérience sera ainsi différente selon les salles. Malgré la durée, il nous semblait qu’il y avait là une chance à ne pas gâcher : certes, il est très bien de pouvoir posséder le coffret DVD, mais il est aussi très important de pouvoir découvrir un tel film au cinéma, avec une communauté de spectateurs. C’est pour cela que nous avons beaucoup travaillé à cette sortie en salles.

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C.K : Au regard des retours actuels, diriez-vous que ce film est votre plus grand succès ?

V.P-B : Oui. Quand nous avons annoncé cette sortie, il y a quelques mois, les réactions ont été extrêmement positives sur les réseaux sociaux. Cela a également été le cas avec un film tout à fait différent, mais qui sortira lui aussi à la fin de l’année : Body Double, de Brian De Palma. Dans les deux cas, il faut dire que nous faisons un travail très spécifique sur les coffrets ou la diffusion en salles. Evidemment, l’intérêt existait déjà avant. Nous ne partions pas de rien. Mais, dans le cas d’Out 1, puisque peu de gens avaient vu le film, l’écho dans la presse a été, et est encore, très fort. Cette curiosité tient au fait que le film est de Jacques Rivette, mais aussi que toute la Nouvelle Vague ou presque apparaît au générique, que ce soit Barbet Schroeder, Jean-Pierre Léaud, Suzanne Schiffman, qui fut l’assistante de Truffaut, Pierre-William Glenn, ou Jean-François Stévenin. Même Eric Rohmer a un petit rôle. Le film est « post-Nouvelle Vague », si l’on veut, mais l’esprit de ce mouvement y plane encore très fortement. Et puis un projet aussi fou, démesuré, ne peut manquer de susciter la curiosité des cinéphiles – et des autres.

C.K. : Quels sont les bonus, et comment se présente le coffret ?

V.P-B : Le coffret est sans doute le plus imposant que nous ayons jamais fait. Il n’y aura pas d’édition séparée DVD / Blu-ray. Il s’agit d’un combo qui inclut les deux versions du film à la fois en DVD et en Blu-ray. Nous avons commandé à Robert Fischer un long-métrage documentaire retraçant l’histoire de cette oeuvre à partir des témoignages de ses principaux acteurs. S’ajoutent des archives d’entretiens très intéressants avec Rivette.

Puis il y a aussi un livre de 120 pages, comprenant des textes et de nombreuses photographies prises durant le tournage – le photographe de plateau n’était autre que Pierre Zucca, autre personnage emblématique de la Nouvelle Vague, qui fut photographe de plateau pour également pour Godard et Truffaut, avant de devenir lui-même cinéaste. Je pense que c’est le coffret d’Out 1 le plus complet que vous pourrez trouver. Tout y est.

C.K. : Le livre est-il bilingue ?

V.P-B : Oui. Nous avons essayé de faire en sorte que les éditions américaine et française soient aussi proches que possible. Le boitier sera similaire – seule la langue diffère. Le livre sera lui identique.

C.K. : Qui sont vos partenaires aux Etats-Unis ?

V.P-B. : La sortie Blu-ray/DVD et VOD est faite en partenariat avec Kino Lorber, un distributeur vidéo américain qui travaille aussi parfois avec des compagnies indépendantes. Carlotta a produit l’objet de A à Z, évidemment. Eux travaillent plutôt sur l’aspect commercial. Nous avons confiance en leur expertise du marché américain.

C.K. : Quand la première parisienne en présence des acteurs a-t-elle eu lieu ?

V.P-B. : Fin septembre.

C.K. : Était-ce la première fois qu’ils revoyaient le film, depuis les années 1970 ?

V.P-B. : Pour la plupart, oui. Bulle Ogier, par exemple, est arrivée à la fin de la première journée de projection, car elle n’était pas à Paris. Elle a regardé les épisodes 3 et 4. Puis est revenue le lendemain, comme simple spectatrice, pour la suite. Elle ne se souvenait plus très bien du film. Cela semble fou, mais il a été tourné il y a maintenant presque cinquante ans. Il y avait beaucoup d’émotions parmi les acteurs et techniciens. Beaucoup se sont impliqués dans cette nouvelle sortie. À l’évidence, ce film a été très important pour eux – et l’expérience de son visionnage a aussi été marquante.

C.K. : Avez-vous travaillé avec Jean-Pierre Léaud pour cette sortie ?

V.P-B. : Pas vraiment… Nous savions qu’il faisait peu d’entretiens. Nous avons tout de même essayé de l’impliquer, sans grand succès hélas. Il n’apparaît même pas dans le documentaire. Ce n’est pas le genre de choses qu’il aime. Et puis il tournait en octobre, il était occupé.

C.K. : Quels sont vos prochains projets ?

V.P-B. : Nous travaillons actuellement à la sortie en France de DVD et de Blu-ray de deux films de Michael Cimino, L’Année du dragon et Desperate hours. A Touch of Zen et Dragon Inn, deux longs-métrages de King Hu que nous avons distribués en salles cet été, sortiront également en coffrets à la fin de l’année. Est aussi prévu un coffret Richard Fleischer, qui regroupera des titres que nous avons sortis au cinéma au fil des ans, comme Violent Saturday, 10 Rillington Place… Avoir une continuité dans le travail mené autour d’une œuvre, quand bien même son auteur est mort, est une chose importante pour nous.

Traduit de l’américain par Raphaël Nieuwjaer.

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