

Un couple inquiétant
Dès leur apparition, les époux della Chiusa, couple contrasté et menaçant, s’inscrivent dans l’imaginaire du conte. Florabelle, silhouette cadavérique et visage blafard, incarne une marâtre dont la douceur affectée masque une volonté d’emprise. Son mari, massif et autoritaire, évoque la figure de l’ogre. La transaction initiale, résumée par la remarque de Kyona — « Il nous a vendus comme des chiots » — définit la nature de cette adoption sur le mode de l’appropriation et du dressage, selon une logique qui structure toute la séquence. La fermeture de la lourde porte derrière les enfants résonne lourdement comme la clôture d’un piège. Le plan montrant la pie chassée par le rugissement du lion sculpté manifeste, de manière fantasmagorique, le caractère maléfique du château et son inscription dans le registre du merveilleux.
Un manoir étouffant
À l’intérieur, le manoir apparaît immense et silencieux. Les couloirs labyrinthiques résonnent des pas des personnages tandis que la lumière s’allume dans des espaces vides, au cours d’une visite scandée par des fondus au noir. La décoration surchargée, les trophées de chasse, les couleurs vives et contrastée proposent un environnement inquiétant et de mauvais goût suscitant un effet d’étouffement. Les chambres assignées aux enfants sont décorées sur un modèle identique : elles déclinent des couleurs criardes et des motifs enfantins stéréotypés (ourson, poupée), sans rapport avec leur âge. L’exclamation de Madame Della Chiusa — « la chambre de mes petits enfants » — leur impose une identité factice, conforme au seul désir de Florabelle.


Dévoration symbolique
C’est autour de la table que cette violence prend la forme d’un cadre familial autoritaire imposé par le couple, filmé de manière frontale dans une composition symétrique. Les enfants, désormais propres et soigneusement coiffés, sont immédiatement rappelés à l’ordre lorsqu’ils se précipitent sur la nourriture. L’annonce de leur changement de nom — Adriel devient Peter, Kyona devient Jane —, martelée par un coup de couteau sur la table, témoigne d’une volonté d’absorption des enfants dans l’univers du couple, au mépris de leur identité.
L’image bascule alors dans une vision fantasmagorique. Au son du rire des époux, leurs visages prennent une apparence bestiale, en écho aux trophées qui ornent la pièce. Le décor se dissout dans des teintes rouges et jaunes, donnant à la scène une dimension infernale, tandis que la transformation du couteau de table en poignard menaçant renvoie au conte horrifique (Barbe-Bleue). La révélation de la tête coupée de Kyona sur un plat condense le sens métaphorique de cette vision hallucinée : l’intégration imposée par le couple prend la forme d’une dévoration symbolique.

À l’épreuve de l’aliénation
La séquence suivante prolonge ce thème sur un mode plus réaliste, à travers une série de transformations imposées aux enfants. Adriel est teint en blond et consciencieusement engraissé par Florabelle pour atteindre l’apparence attendue, dans une référence implicite à Hansel et Gretel. Kyona, de son côté, subit la coupe de ses cheveux, dont les mèches rebelles résistaient à la volonté normalisatrice de sa marâtre. La séquence met ainsi en scène une éducation fondée sur l’aliénation, dans une logique d’appropriation perverse du frère et de la sœur. L’épisode du château s’inscrit dès lors comme une mise à l’épreuve de leur identité et comme une dénonciation, empreinte de merveilleux, de la traite des enfants.