Présentation

Cette séquence met en scène l’élément déclencheur du récit sous la forme d’une révélation redoutée par Ryota et Midori : l’absence de liens biologiques entre le couple Nonomiya et leur fils Keita. Elle est construite en quatre scènes liées par la musique de Bach : une scène de bonheur familiale, le test génétique au laboratoire, la lecture en voix off du résultat et la réaction du couple dans la voiture.

Activité
Relever les motifs sonores et visuels qui ponctuent la séquence et analyser leur portée symbolique.


Bonheur familial

Cette première scène montre la famille allongée sur le lit parental, Keita entre ses deux parents dans un moment de bonheur familial.

Le premier plan exprime la cohésion affective des Nonomya, comme plongés dans une bulle d’intimité et de tendresse. La lumière tamisée, déclinant les valeurs de beige, souligne l’harmonie chaleureuse du foyer, avec l’appoint de la délicate mélodie des Variations Goldberg de Bach. La vitre à l’avant-plan, rendue perceptible par les taches lumineuses (bokehs) reflétant les lumières de la ville, dessine une frontière discrète qui renforce l’impression d’un cocon protecteur. Le lent travelling latéral, mouvement autonome et discret, accentue l’impression d’un moment privilégié en installant le spectateur comme témoin extérieur de cette scène de bonheur domestique.

Cette unité familiale est soulignée par le gros plan sur les mains des parents, réunies par Keita et frottées en un mouvement circulaire, qui illustre visuellement l’affection partagée. Le plan suivant, centré sur le regard fixe de Ryota posé sur son fils, introduit cependant une inflexion plus grave qui vient nuancer d’une légère inquiétude la sérénité qui baigne la scène.


Le laboratoire

Par contraste avec la scène intime précédente, les plans consacrés au test génétique témoignent de la présence marquée de décors géométriques instaurant une atmosphère rigide et étouffante. Ainsi, le plan introductif sur l’ascenseur enferme la famille dans une architecture industrielle, dominée par des tons froids, qui servira de cadre à toute la scène.

Le plan du couloir montre les parents faisant sauter joyeusement Keita à bout de bras comme de fragiles silhouettes se découpant à contre-jour sur la baie vitrée à l’arrière-plan. Le long couloir, filmé au grand angle, s’y déploie dans la profondeur du champ, surcadrant fortement la famille qui apparait isolée et comme prise au piège au sein de la structure géométrique du décor.

La scène du laboratoire prolonge cette esthétique glacée. Le décor compose un environnement aseptisé où les scientifiques, masqués et distants, apparaissent comme des figures anonymes. Sans dialogue, le protocole de test installe une ambiance déshumanisée au sein duquel le petit Keita est photographie comme support d’observation, sous le regard inquiet de ses parents.



Les résultats du test

La séquence suivante, consacrée aux résultats du test, commence par une spectaculaire plongée verticale en léger travelling arrière sur la cage d’escalier qui semble tournoyer inexorablement, comme une métaphore du labyrinthe sans issue dans laquelle la famille se trouve enfermée. La voix off détimbrée de Ryota , qui égrène lentement les résultats du test, suggère une une métaphore supplémentaire en se superposant à la double hélice formée par l’escalier et sa rambarde, qui évoquent la forme de la molécule d’ADN : la famille Nonomya se trouve prise a piège d’une vision purement génétique de la parentalité.

La mise en scène de Kore-Eda témoigne exemplairement dans cette séquence de son choix de la retenue dans le traitement de cette révélation à caractère dramatique. Refusant les facilités d’une scène à suspense montrant l’attente fébrile des parents à l’annonce des résultats, la mise en scène repose sur un montage juxtaposant trois plans révélateurs de la situation, reliés par la lecture du douloureux verdict laissé en voix off et la musique lancinante de Bach. Ce choix exprime le sentiment d’impuissance et de fatalité qui s’abat sur le couple, lisant le rapport encadré par les institutionnels de part et d’autre de l’image, dans un moment de solennité renforcé par le discret travelling avant.




La colère de Ryota

La dernière scène montre la réaction de Ryota dans la voiture immobilisée, bloquée par la barrière d’un passage à niveau. Le plan d’exposition dévoile la ville déserte en plan de demi-ensemble, seulement animée par le clignotement rouge du passage à niveau, lumière d’alerte contrastant avec la tonalité verdâtre de la rue désertée. Ce décor impressionniste reflète la dominante psychologique de l’action en exprimant le sentiment de vide et de malaise des personnages.

La fixité du couple dans la voiture est soudainement brisée par le geste rageur de Ryota contre la vitre. En interrompant la musique off dans un effet de métalepse sonore, ce geste souligne la destruction de l’harmonie familiale et la colère du personnage dont le visage silencieux reflète de manière expressionniste le clignotement rouge du passage à niveau. La phrase « Tout s’explique donc… » témoigne d’un moment de révélation, entre amertume et soulagement, de ses discordances avec son fils. Le contrechamp sur Midori témoigne de la fêlure ouverte entre mari et femme : nimbée d’une lumière verte, elle regarde son époux avec une expression de désolation, au bruit menaçant du passage du train.

Le dernier plan bascule soudainement de l’autre côté du passage à niveau, pour montrer le train passant avec fracas au premier plan dans une métaphore de la catastrophe qui écrase la famille Nonomya. La fin du plan montrant la levée de la barrière convoque le motif de la frontière en ouvrant sur un futur indéterminé et angoissant, un chemin à trouver hors du cadre confortable et balisé de la famille traditionnelle.