Le Café en revue Benoit Forgeard présente
En salles

Benoit Forgeard présente

par Le Café des Images
Benoît Forgeard au Café des images.

Benoît Forgeard au Café des images.

Cet article fait partie d’un cycle

En association avec le Centre Dramatique National de Caen, le Café avait confié une carte blanche à Benoit Forgeard pour une soirée en écho aux pièces Dans la République du BonheurCoûte que Coûte et Portrait Foucault, présentées au CDN par l’équipe de Marcial di Fonzo Bo. Acteur et réalisateur, Benoit Forgeard a réalisé une dizaine de courts-métrages et deux longs-métrages : Réussir sa vie, en 2013, et Gaz de France. Présenté au dernier festival de Cannes dans la sélection ACID, Gaz de France sera sur les écrans du Café en janvier prochain.

En attendant, Benoit Forgeard revient sur les films présentés le 3 novembre à travers quelques extraits trouvés sur Internet : Paradis pour tous, d’Alain Jessua, et Idiocracy, de Mike Judge. 


Paradis pour tous. Scène d’ouverture.

C’est la très belle introduction de Paradis pour tous. On peut y apprécier l’élégante mise en scène d’Alain Jessua, son inventivité et ses reflets kubrickiens. Patrick Dewaere s’adresse en voix-off au spectateur. Bien qu’en fauteuil roulant, c’est un homme comblé qui entame ce film par une leçon de vie bienveillante.

Quel est son mystère ? Pourquoi sa femme sort-elle de la piscine en enlaçant un autre homme sans que cela lui pose problème ? Est-ce la lecture de Platon qui a ainsi transformé cet individu ? A-t-il cessé de manger du gluten ? Quel est son truc ? On soulignera encore le polo Lacoste, rose et très ajusté, porté par Dewaere, vêtement de petit garçon ou de retraité, habit emblématique du détendu, de celui qui ne se soucie plus des regards, chemise imperméable au stress. L’internaute attentif observera que cet extrait résulte de la capture d’une diffusion télé. On apprend que le film est interdit aux moins de 10 ans (rien de scandaleux, il y a, un peu plus tard, quelques scènes de sexe, et, de façon générale, une atmosphère potentiellement déstabilisante pour un enfant). Le téléspectateur à l’origine de la mise en ligne, a peiné à régler le son de son récepteur. L’affichage des barres du volume en bas de l’image, si elle peut sembler intempestive, s’associe plutôt bien avec le confort technologique dans lequel baigne le personnage principal, semblant pouvoir régler tous les paramètres de son existence (y compris le volume sonore du film dans lequel il évolue) depuis la manette de son fauteuil.

Alain Durieux convainc son collègue de ne pas se jeter dans le vide.

L’une des scènes les plus marquantes et les plus réussies de Paradis pour tous. Marc Lebel (Philippe Léotard), rival d’Alain Durieux au travail, dépassé par ce dernier depuis qu’il a subi l’opération du docteur Valois lui permettant de ne plus ressentir aucune émotion négative, est tombé dans la dépression. Retranché dans les bureaux de la compagnie qui l’emploie, il menace de se jeter par la fenêtre. Dewaere vient alors tenter de l’en dissuader. La scène est merveilleusement écrite. La vie d’un homme est en jeu, et c’est par des arguments d’un cynisme épouvantable que Dewaere va convaincre Léotard, non pas de renoncer à son suicide, mais de le reporter sous la forme d’un accident de la circulation, modalité plus avantageuse pour sa famille, heureuse bénéficiaire d’une assurance-vie. L’humour est délicieusement noir et la cinématographie toujours élégante. Léotard, ne sachant plus que faire, venant s’asseoir par terre, sur un fond de fresque exotique, évoque un naufragé, tandis que flotte déjà dans l’air l’intuition houellebecquienne que l’individu moderne, sans s’en apercevoir, a quitté la douceur des Trente Glorieuses. Les deux acteurs sont grandioses. Bien sûr, la scène comporte une dimension plus émouvante encore, sachant d’une part le profond mal-être de Philippe Léotard, de l’autre, le destin de Patrick Dewaere, qui devait mettre fin à ses jours quelques semaines après la fin du tournage. En eut-il été autrement si un Durieux était venu, à l’instant fatal, lui parler d’assurance-vie ?

Idiocracy. Scène d’ouverture.

Scène d’ouverture d’Idiocracy, façon documentaire plein d’emphase. Drôle et culotté. Le metteur en scène utilise un langage télévisuel, et plus précisément, cette figure de style labellisée « authentique » qu’est devenu le témoignage face caméra. Deux familles s’opposent, par le niveau de leur QI, leur milieu social. La thèse est simple, radicale et guère politiquement correct : les idiots se reproduisent plus vite que les gens cultivés, qui se perdent en névrose et se prennent la tête grave. Résultat : le monde de demain sera peuplé d’abrutis dégénérés. Satire de science-fiction, Idiocracy aurait pu s’épargner cette introduction, se téléporter directement sur une Terre de l’an 2500 où l’on arrose des champs arides avec du soda. C’eut été dommage, car le film s’enrichit ainsi d’un socle logique, qui l’amarre à notre présent et renforce la réalité du film. J’observe que la vidéo mise en ligne le 24 octobre 2013 a obtenu 87 pouces en l’air, pour zéro pouce en bas. Une bonne nouvelle pour la civilisation.

Idiocracy. Discours du président Camacho.

L’humour de Mike Judge est grinçant. Il est précis, touche juste. A quoi reconnaît-on la finesse du trait d’un artiste satirique ? A sa façon de repérer des symptômes et de les faire évoluer jusqu’à leurs conséquences logiques. Terribles, probables, et – précisément pour ces deux aspects – tordants.

Ici, c’est le spectacle d’une démocratie dévoyée, lointain écho de nos institutions, rongée par l’entertainment et le merchandising.
Le discours devant les parlementaires est un show, qui emprunte le décorum des combats de catch de Las Vegas. Derrière le président : des publicités, comme sur les courts de tennis. Le ton de Camacho est celui d’un bateleur. Devant le peuple en colère, il déclare confier la résolution de tous leurs problèmes à ce nouvel arrivant, d’une intelligence supérieure, l’homme du XXIe siècle, joué par Luke Wilson et nommé « Not Sure », trouvaille magnifique de finesse résultant d’un bug de la machine à étiqueter les citoyens. Dans mon film « Gaz de France », le président Bird (Philippe Katerine) doit lui aussi s’exprimer face aux citoyens excédés. Lui aussi a recours à un prompteur. Heureusement, nous sommes en 2025 et l’intelligence n’a pas encore été complétement éradiquée.

En revue • Les derniers articles publiés