Critique

D’une fête l’autre

par Raphaël Nieuwjaer
Everybody wants some (Richard Linklater, 2016).

Everybody wants some (Richard Linklater, 2016).

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Cet article fait partie d’un cycle

Hors de toute actualité, la revue du Café avait déjà, l’an dernier, consacré un ensemble de textes au réalisateur de Slacker, Dazed and confused ou encore Boyhood, Richard Linklater (voir notamment « Le roman de Richard Linklater », notre entretien en deux parties). La sortie de son nouveau long-métrage, Everybody wants some, est l’occasion de prolonger ce travail critique.


 

La pipe à eau passe de main en main. Bourrée à ras bord. La tête basculée en arrière, Willoughby vient d’exhaler, en un interminable soupir, une épaisse fumée blanche. Le pari est gagné, et largement – il se pourrait même que ce soit la plus longue bouffée de l’histoire de la fac où lui et ses coéquipiers s’apprêtent à poursuivre leur parcours de joueurs de base-ball et, incidemment, leurs études. La rentrée n’aura lieu qu’à la fin du week-end – autant donc en profiter. C’est sur ce point, celui du temps et de son usage, qu’Everybody wants some !! surprend, voire déroute. Car si Richard Linklater a situé l’essentiel de ces fictions dans les brèches du calendrier social, c’est avant tout pour confronter ses personnages à une vacance, un flottement, une indétermination. It’s impossible to learn how to plow by reading books (1988), son premier long-métrage, montrait déjà un jeune homme, incarné par Linklater lui-même, perdu entre le lycée et la fac, l’enfance et l’âge adulte. S’ouvrait alors le temps du choix aussi bien que du non-choix – le voyage devenait errance, la balade fuite. C’est encore dans un tel interstice que se déployaient les rencontres entre Jesse et Céline, dans Before sunrise (1995) et Before sunset (2004) – la proposition la plus radicale de ce point de vue étant Waking life (2001), situé « entre » la vie et la mort. Everybody wants some semble suivre une logique différente, les sportifs réunis dans une « frat house » aux abords du campus souhaitant avant tout rentabiliser les derniers feux de l’été, en tirer une jouissance maximale. 

Cette jouissance est poursuivie selon deux voies : la compétition, et la fête. La première s’immisce dans chacun des jeux et des gestes, électrisant ce qui pourrait justement tenir de la détente ou de la distraction. La défaite est ici toujours vécue comme un drame, qu’il s’agisse de demeurer le roi de la pichenette ou de triompher d’un « freshman » au ping-pong. Cet état de compétition permanente apparaît d’une certaine manière comme l’envers de la fête – non un temps creux, mais un autre temps « plein », permettant de trouver entre garçons ce qui est ailleurs recherché avec les filles – une ritualisation de la décharge pulsionnelle. Aucun jeu n’échappe ainsi à sa métaphorisation sexuelle – il y aura toujours assez de balles, de queues et de trous pour cela. De la même façon, la fête existe d’abord comme terrain de sport – les différentes stratégies de séduction qui y sont mises en place, en général sous le regard des partenaires, n’ayant guère qu’un seul objectif. Everybody wants some !! fait preuve d’une frontalité, au niveau des dialogues comme des images, inédite chez Linklater, qui semble soudain soucieux de troquer le romantisme mélancolique de Dazed and confused (1993) pour la gaudriole machiste propre à la « comédie de fraternité » – genre qui va d’American college (John Landis, 1978) à Nos pires voisins (Nicholas Stoller, 2014). Ainsi le premier mouvement du film s’achève-t-il par un geste de mise en scène pour le moins fruste : un montage parallèle de quatre sportifs sur le point de coucher, entrecoupé d’inserts sur les fesses et les seins de filles sans visage.

Everybody wants some maintient ensemble, et jusqu’au bout, le roué et l’ingénu, le fort et le fragile, le grossier et le gracieux.

La façon qu’a Linklater d’épouser cette brutalité du désir masculin est ce que le film a de plus déplaisant – la manière comme la perspective étant par trop liées à l’ordinaire de la domination sexuelle. Mais si le cinéaste se complait parfois à ce joyeux phallocentrisme, que les sportifs eux-mêmes expliquent et justifient par la gloire qui entoure leur statut particulier, c’est sans doute parce que ce statut est en réalité précaire – puisqu’ils ne sont plus nécessairement les meilleurs, comme au lycée, et que rien ne leur garantit de passer professionnel. Le cinéaste aimé réapparait alors dans les lézardes, comme lors de la seconde soirée en boite de nuit disco, marquée par un mélange d’ennui, d’hésitation et d’agressivité. Ce qui fait cependant d’Everybody wants some !! un film irréductible aux schémas usuels de Linklater est qu’il ne s’achemine pas vers une rédemption collective de la balourdise. Il maintient ensemble, et jusqu’au bout, le roué et l’ingénu, le fort et le fragile, le grossier et le gracieux. Il faut revenir à la pipe à eau de Willoughby, ou plutôt à la bande-son qui accompagne cette séance de fumette, pour comprendre ce qui est en jeu. Tourne alors sur la platine Fearless, de Pink Floyd. Willoughby en fait l’éloge en ces termes : s’il est aisé de faire un morceau qui procure une jouissance immédiate, il est difficile au contraire de produire un plaisir à la fois continu et diffus, allant toujours s’intensifiant sans jamais se résoudre ou s’abolir. Quelqu’un lui réplique qu’il apprécie Van Halen, ses gros tubes et ses habits en lycra. Le paradoxe est ici posé. C’est à Van Halen que Linklater emprunte le titre de son film (traduisible par « Tout le monde veut s’en payer une tranche »), mais c’est dans Pink Floyd qu’il en place le cœur secret. Contraint à quitter l’équipe, Willoughby partira d’ailleurs en laissant au milieu de sa chambre un joint posé sur un vinyle du groupe.  

Le principe narratif du film, construit sur une succession de fêtes aux ambiances musicales variées, finit d’ailleurs par saper ce qui est le propre du genre de la « comédie de fraternité », à savoir la destruction de la « frat house » lors d’une mémorable orgie finale. D’une part, parce qu’Everybody wants some !! organise moins la progression du chaos que la possibilité d’un étoilement des énergies, d’une singularisation des trajectoires. La dernière soirée, organisée dans la résidence des étudiants en art, sera ainsi l’occasion d’une véritable rencontre amoureuse. D’autre part, et cela n’est évidemment pas sans lien avec le point précédent, parce que chaque musique instaure un certain mode de relation, une certaine manière pour les corps de s’unir ou de se désunir – depuis la séduction franche du disco jusqu’à la communion prosaïque du country. Un concert punk sera même l’occasion de critiquer, à distance, la façon dont les personnages draguaient en voiture au début du film (la chanson Frat Cars, des Texans de Riverboat Gamblers). C’est par là que Linklater dépasse à la fois le contentement de soi et la dynamique du groupe pour ouvrir à une dimension d’apprentissage, ou tout du moins de questionnement. Les rites et les croyances qui fondent la communauté des joueurs de base-ball seront ainsi observés par Jake, un des « freshmen », d’un œil de plus en plus distancié au fur et à mesure que d’autres possibilités d’existence se manifestent à lui.

Dans un précédent texte consacré à l’intégralité du travail de Linklater, nous faisions du « moment » l’objet même de ce cinéma, en le définissant comme le point où se rencontrent, plus encore que le passé et l’avenir, le souvenir et la promesse. Un tel moment existe dans Everybody wants some !! contre la mécanique même du compte-à-rebours qui s’égrène au long du film. Après une nuit blanche, Jake et Beverly, l’apprenti sportif et l’apprentie artiste, se quittent pour rejoindre leurs cours respectifs. Jake, grimpant une volée de marches, ne se résout pas à quitter du regard Beverly, qui se retourne pour le saluer une fois encore. Ainsi advient la reconnaissance, de façon fugitive et presque clandestine, du moment partagé. Ainsi se scelle la promesse du souvenir. Celui-ci n’exige aucune volonté, seulement une acceptation. C’est qu’un moment ne s’efface pas dans le flux du temps ; il fait bourgeonner le réel, il crée en lui une réserve d’affect et d’imaginaire que rien, ni la joie ni la peine, ne pourra remplacer, mais où il sera toujours possible de puiser. Comme honteux de cet épanchement, Linklater fait revenir deux camarades de Jake pour commenter la beauté de la scène. Il n’empêche, quelque chose a eu lieu. Et ces quelques secondes valent bien un film.

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