
Théorie de l’ingénieur
La scène se déroule au cours d’un déjeuner amical, où sont évoquées les inquiétudes écologiques contemporaines. Dans ce contexte de discussion collective, Léo apparaît d’emblée en retrait. Filmé à distance, souvent en longue focale, il est maintenu à la marge du groupe, tandis que le montage alterne les échanges et les regards inquiets que Camille lui adresse, faisant d’elle un relais du spectateur. Le contraste entre la vivacité du débat et le silence de Léo structure la séquence. Alors que les autres personnages prennent position et échangent des arguments, Léo demeure observateur, sans s’inscrire clairement dans la discussion. La nervosité du montage rend perceptible cette dissociation : présent physiquement, il semble toutefois extérieur aux termes du débat. La remarque provocatrice de Mehdi sur les ingénieurs agit alors comme un point de cristallisation. En affirmant qu’ils seraient incapables de changer le monde faute d’imagination, il interpelle directement Léo et l’invite, non sans ironie, à exposer sa théorie sur la mutation des truites. Cette intervention exerce une pression explicite, appelant Léo à sortir de sa position de retrait pour assumer publiquement sa position.


Prise de position
Suite à l’interpellation de Mehdi, Léo quitte brusquement la position de retrait qui était la sienne depuis son retour au pays. Porté par une assurance inédite, il explicite en public les théories qu’il élaborait jusque-là à l’écart du groupe. La séquence marque ainsi un basculement net : le personnage passe de l’observation silencieuse à une prise de parole assumée. Ce changement est accompagné par une modification sensible du montage et du cadrage. Le rythme se ralentit, les plans se resserrent sur les visages, isolant tour à tour les réactions des jeunes gens confrontés aux propos de Léo. Le film donne alors à voir un moment de suspension : la parole de Léo est accueillie avec perplexité, sans être immédiatement validée ni réfutée. La caméra laisse le temps au personnage de développer sa pensée, le maintenant souvent seul dans le cadre. En s’exposant ainsi au regard des autres, Léo assume pleinement ses hypothèses, aussi déstabilisantes puissent-elles paraître. Malgré les railleries lancées hors champ à propos des « truites maléfiques », son regard demeure fixe. Cette stabilité visuelle contraste avec le doute qui traverse le groupe et souligne la détermination du personnage à défendre sa lecture de la situation écologique de la rivière.


Vision sous-marine
De nuit, Léo remonte seul la rivière sur une barque. Isolé dans le cadre, l’obscurité efface tout repère, tandis que la bande sonore, dominée par un synthétiseur inquiétant, accompagne cette progression solitaire au cœur des profondeurs nocturnes. Observant les poissons à l’aide d’un bathyscope, Léo chute et tombe à l’eau, provoquant une véritable traversée du miroir, pour le personnage comme pour le spectateur. Le traitement formel de la scène dramatise ce franchissement. Le recours au ralenti, la lumière blafarde et la montée d’une stridence sonore marquent une rupture nette avec le régime réaliste adopté jusque-là. Le film bascule alors dans un registre fantastique, avec l’apparition d’une nuée de truites se rapprochant de Léo. Le motif du spectacle se renverse : ce ne sont plus les hommes qui observent la nature, mais les poissons qui semblent désormais fixer le personnage.
Cette vision peut être envisagée selon plusieurs cadres de lecture, que le film maintient volontairement en tension. Elle peut d’abord être comprise comme une perception altérée, liée à l’état physique et mental de Léo, fragilisé par la fatigue et la prise de drogue. Elle peut également être interprétée comme une projection fantasmatique, donnant une forme visuelle aux images mentales du personnage, obsédé par la mutation des truites et par la mort de son père. Enfin, le film laisse ouverte l’hypothèse d’une manifestation surnaturelle, dans laquelle la nature, menacée par les agressions humaines, se met en ordre de bataille.En articulant ainsi dispositif de regard, basculement formel et pluralité des régimes d’images, la scène fait de l’immersion de Léo un moment charnière. L’enquête scientifique, l’imaginaire du personnage et le fantastique s’y rencontrent sans que le film n’impose de lecture univoque.