Tel père, tel fils
Réalisation : Hirokazu Kore-eda
Scénario : Hirokazu Kore-eda
Musique : Takeshi Matsubara, Jun’ichi Matsumoto et Takashi Mori
Japon – 2013 – 2h
Interprétation
Ryota Nonomiya : Masaharu Fukuyama
Midori Nonomiya : Machiko Ono
Yudai Saiki : Lily Franky
Yukari Saiki : Yōko Maki
Ryoata, un architecte obsédé par la réussite professionnelle, forme avec sa jeune épouse et leur fils de 6 ans une famille idéale. Tous ses repères volent en éclats quand la maternité de l’hôpital où est né leur enfant leur apprend que deux nourrissons ont été échangés à la naissance : le garçon qu’il a élevé n’est pas le sien et leur fils biologique a grandi dans un milieu plus modeste.
PRÉPARER LA PROJECTION
Hirokazu Kore-eda : la famille à l’épreuve
Né en 1962, Hirokazu Kore-eda s’impose depuis les années 1990 comme l’une des figures majeures du cinéma japonais contemporain. Issu du documentaire, il développe un art de l’observation fondé sur la retenue, l’attention aux gestes ordinaires et aux silences, dans une filiation revendiquée avec Yasujiro Ozu. Son œuvre explore de manière constante la famille, non comme une institution idéalisée, mais comme un espace fragile où s’éprouve les tensions entre normes sociales, responsabilité morale et affects intimes, dans un Japon contemporain marqué par la pression de la réussite et l’effritement des repères collectifs. De After Life, méditation sur la mémoire et la transmission à Nobody Knows, portrait d’enfants abandonnés à l’indifférence des adultes, puis Still Walking, chronique familiale traversée de non-dits et de rancœurs, Kore-eda interroge sans relâche ce qui fonde un lien familial : le sang, le devoir, ou l’attention portée aux autres. Ses récits privilégient les situations ordinaires, où les conflits affleurent dans les interstices du quotidien.
En s’appuyant sur un dilemme moral, l’échange d’enfants à la naissance, Tel père, tel fils met à l’épreuve deux conceptions de la paternité : l’une fondée sur le lien biologique, l’autre sur l’affection et le temps partagé. Fidèle à son style épuré, Kore-eda inscrit ce conflit au cœur de l’intime, faisant de la famille le lieu privilégié d’une réflexion éthique sur la responsabilité.

Pistes d’observation
Modèles familiaux
Le film met en regard deux familles aux modes de vie et aux valeurs très différents, les familles Nonomiya et Saiki. Observer comment les pères, Ryota et Yudai, occupent leur tôle au sein de leurs familles respectives.
Un itinéraire initiatique
Ryota apparaît d’abord comme un père sûr de ses certitudes, attaché à la réussite sociale, à la discipline et au lien du sang. Observer comment son regard sur la paternité évolue au fil du récit, à travers les situations qui viennent mettre en crise ses convictions
Motif symbolique
Le motif de la spirale, associé au personnage de Ryota, traverse le film. Relever les occurences de ce motif et proposer une ou plusieurs interprétations.
ANALYSE DU FILM
Une famille modèle
« Le clou qui dépasse de la planche appelle le marteau ». Ce proverbe exprime la force normative d’une société japonaise fondée sur l’harmonie collective et la conformité aux rôles assignés. Malgré son occidentalisation, le Japon reste marqué par une forte exigence d’adaptation à la norme, particulièrement dans la sphère familiale et éducative. Architecte reconnu et père exigeant, Ryota incarne ce modèle dans Tel père, tel fils. Il conçoit la famille comme un ensemble ordonné, fondé sur la discipline et la transmission de valeurs élitistes. Le prologue, situé lors d’un entretien scolaire, en offre une image exemplaire : la famille s’y présente comme un groupe hiérarchisé au sein duquel l’enfant est évalué selon sa capacité à se conformer aux attentes. L’échange des enfants met en crise ce cadre en conduisant Ryota à interroger une conception dogmatique de la paternité, héritée de son propre père.En contrepoint, la famille Saiki, plus modeste et moins normée, propose un modèle fondé sur la disponibilité affective, d’abord disqualifié par Ryota avant d’être progressivement reconsidéré au fil du récit comme une autre manière possible d’être père.
Les liens du sang
Dans Tel père, tel fils, la filiation biologique est l’objet d’un débat explicite. Le père de Ryota affirme que le lien parental s’enracine dans le sang et l’hérédité, tandis que sa belle-mère oppose à cette certitude la force des liens construits par le temps et la vie partagée. Ryota se reconnaît d’abord dans la logique du sang. À l’annonce des résultats du test, sa réaction — « Tout s’explique donc » — trahit une lecture strictement génétique de la paternité : les médiocres performances artistiques de Keita trouvent soudain, à ses yeux, une explication rationnelle. L’enfant cesse alors d’être perçu comme un fils pour devenir une erreur, et l’échange apparaît comme une réparation possible, au détriment des liens affectifs patiemment construits. Cette interprétation provoque la colère de Midori, qui y décèle la justification d’un abandon fondé sur le manque d’affection. Le film laisse ainsi apparaître la violence morale d’une filiation réduite au sang, perceptible notamment dans la souffrance des mères.
Activité pédagogique
Plan mystère : le motif de la spirale
Être père
La question de la paternité traverse Tel père, tel fils comme une expérience à construire plutôt que comme un statut intangible, fondée sur la disponibilité et l’attention portées à l’enfant.. La figure de Yudai introduit à cet égard un trouble dans la certitude de Ryota d’occuper naturellement cette place. De simples gestes — réparer un robot, participer au bain, partager le jeu — définissent en effet la paternité comme une pratique quotidienne, très éloignée du modèle autoritaire incarné par Ryota. Cette prise de conscience se manifeste avec force dans la scène des photographies, lorsque Ryota découvre, à travers le regard de son fils, l’image récurrente d’un père indisponible, fatigué par son travail. La scène finale en propose un renversement décisif : en demandant pardon à Keita, Ryota ne reconnaît pas seulement ses torts, mais sollicite implicitement de son fils qu’il le reconnaisse à nouveau comme père, dans un émouvant déplacement de sa posture initiale.
Le mélodrame japonais
Le mélodrame repose sur le conflit entre une puissance intérieure — une vérité du ressenti — et un principe moral extérieur, issu du cadre familial et social dans lequel le personnage évolue, et qui l’amène souvent à ignorer ou à renoncer à ce qu’il désire réellement.La civilisation japonaise, qui ne s’est pas construite autour de la sacralisation d’un sujet unitaire, autonome et transcendant, place l’harmonie collective au-dessus de l’affirmation individuelle. De cette primauté du groupe découle la prégnance de récits mélodramatiques fondés sur le sacrifice de soi au profit de valeurs collectives jugées supérieures. Ces récits s’inscrivent fréquemment dans des espaces domestiques confinés, où la proximité des corps contraste avec l’évitement des regards et la distance des êtres, produisant certaines des séquences les plus intenses du cinéma japonais.
Ressources complémentaires
CNC : livret enseignant
LAAC Auvergne-Rhône-Alpes : analyse du film
Transmettre le cinéma : vidéo d’analyse et entretien avec le réalisateur
Ciné-club de Caen : bio-filmographie de Kore-eda
Crédits
Textes originaux : Stéphane Le Roux / Coordination éditoriale : Renaud Prigent / Édition : Café des Images avec le soutien de Normandie Images






