

Petit Paysan d’Hervé Charuel (2017)
Cherchant à dépeindre, sur un mode réaliste, le drame vécu par la petite paysannerie en France à l’heure des crises sanitaires à répétition, Petit Paysan peut être rapproché de Fario par sa volonté affichée de représenter la ruralité loin de toute forme de folklore ou de pittoresque tout en cherchant à traduire les défis écologiques que notre époque doit affronter.
Charuel cherche à capter le lien profondément intime existant entre le paysan et son bétail. À plusieurs reprises, il place des bovins dans le salon de Pierre, le personnage interprété par Swann Arlaud, comme ici à la fin du film, où le paysan est sommé de donner la mort à la dernière bête de son cheptel. Loin des représentations liées à l’agriculture intensive, le cinéaste prend le soin de filmer les gestes d’attention qui s’échangent entre l’homme et ses animaux. Leur douleur est sa douleur. Et les dérèglements qui détraquent le monde animal sont directement associés à ceux concernant les hommes. Ainsi qu’on le constate en découvrant le dos de Pierre rongé par la maladie, la fièvre qui saisit les vaches est visiblement transmissible à l’homme.
Les deux mondes ne sont pas étanches. Si ce n’est les liens de domination asservissant de fait l’un à l’autre, l’animal et l’humain occupent des places équivalentes, voire interchangeables au sein de l’environnement, ainsi que le suggère le plan final du film.



La Nuée de Just Phillipot (2020)
Inscrivant son travail dans le cinéma de genre, Just Philippot réalise avec La Nuée un film profondément ancré dans le monde contemporain. Il dresse le portrait d’une petite famille paysanne contrainte, après le suicide du père — un motif réccureent que l’on retrouve également dans Fario — de réinventer son activité en se spécialisant dans la production de farine animale à partir de criquets. L’exploitation peine toutefois à être rentable et se trouve rapidement menacée. Virginie, la mère de famille, découvre alors que ses insectes ont un goût particulier pour le sang, notamment le sien, et que celui-ci provoque leur mutation tout en dopant considérablement leur rendement. Aveuglée par la perspective d’une issue économique, elle s’engage dans une spirale destructrice.
Comme dans Fario, une figure animale a priori inoffensive devient progressivement source d’inquiétude, puis de danger. La violence exercée par l’homme sur l’environnement trouve ici un prolongement inquiétant, la nature semblant répondre aux logiques d’exploitation qui lui sont imposées. À l’instar du film de Lucie Prost, La Nuée entrelace étroitement préoccupations environnementales et sociologiques. Le récit interroge le devenir de la petite exploitation agricole dans un monde dominé par un capitalisme prédateur, fondé sur une course à la productivité et à la rentabilité toujours plus exigeante. Sur le plan cinématographique, cette tension se traduit par une hybridation des genres : le film social consacré à la ruralité glisse progressivement vers le fantastique, puis vers le film d’horreur.




Le Règne animal de Thomas Cailley (2023)
Après un premier long-métrage, Les Combattants (2014), qui sondait déjà les mutations environnementales en cours et les peurs qu’elles suscitent face à une possible fin du monde, Thomas Cailley prolonge avec Le Règne animal sa réflexion sur les relations entre l’homme et la nature dans un film dramatique inscrit de plain-pied dans le cinéma fantastique.
Dès le plan d’ouverture, le film fait apparaître une caresse entre l’homme et l’animal, motif déjà présent dans Petit Paysan. Ce geste inaugural met immédiatement en jeu la question du lien entre les espèces dans un monde largement façonné par les machines et le béton. Ce rapport à l’animal entre en résonance avec la sphère familiale. Alors que les films de Just Philippot et de Lucie Prost sont marqués par l’absence de la figure paternelle, Le Règne animal place au contraire la mère à l’hôpital. La question de la filiation se trouve ainsi étroitement liée au motif de la métamorphose animale : la possibilité de s’inscrire dans un devenir dépend à la fois de la généalogie familiale et de l’appartenance à une écosphère plus vaste que celle des seuls humains. Comme dans Fario, le film interroge également le rapport à la société et les formes de désobéissance face à un ordre établi.
Dans la première scène, Thomas Cailley pose explicitement le motif de la métamorphose à travers l’apparition d’une chimère homme-oiseau surgissant d’une ambulance à l’arrière-plan du cadre. Cette figure rejoint rapidement le premier plan et, par un simple échange de regards filmé en gros plan, le spectateur comprend que le jeune garçon sera bientôt directement concerné par cette transformation. Ce dispositif fait écho au parcours de Léo dans Fario, progressivement confronté aux menaces qui pèsent sur sa terre natale. La métamorphose ne concerne alors plus seulement les personnages, mais engage aussi le regard du spectateur, invité à reconsidérer ses propres modes de relation au vivant.
C’est dans cette perspective que Le Règne animal dialogue avec d’autres œuvres majeures du cinéma contemporain, notamment celles de Bong Joon-ho (The Host, Okja), ou de Hayao Miyazaki (Princesse Mononoké). À l’instar de Fario, le film de Thomas Cailley s’inscrit dans un paysage cinématographique traversé par une même inquiétude : pour survivre, l’humanité doit accepter de se transformer et de remettre en question les rapports d’exploitation qui structurent aussi bien les relations entre les individus que celles qu’ils entretiennent avec leur environnement.