Présentation de la séquence

À l’occasion d’une rixe, Antoine vient de révéler une nouvelle nature, aussi violente qu’imprévisible, qu’il lui semble avoir hérité de son séjour en prison. Il quitte Agnès et soliloque dans la nuit sous le regard d’Yvonne en filature qui tente d’approcher celui qui a été condamné à tort par son mari.

Pistes d’analyse

– la représentation de la crise d’identité
– la métaphore du masque
– Yvonne et Antoine : du soliloque au dialogue



Un univers flou

À partir d’une mise au point qui décroche le personnage d’un environnement flouté, les trois premiers plans focalisent l’attention du spectateur sur Yvonne. Un choix esthétique qui exprime son sentiment d’égarement au sein d’un monde dont les repères se sont effacés. Le regard est dirigé vers le hors-champ, fuyant vers un ailleurs indéterminé qui témoigne des incertitudes du personnage. Affublé d’un masque, Antoine est le seul élément net qui traverse le champ de vision d’Yvonne, se détachant sur l’arrière-plan nébuleux des lumières de la ville.

Un brusque changement de mise au point saisit le regard étonné d’Yvonne dans le rétroviseur : bien que l’objet de son attention soit Antoine, le regard caméra renvoyé par le miroir est dirigé vers elle-même et le spectateur tandis qu’Antoine disparait hors-champ. Ce regard ponctué d’un « Oh, putain ! » manifeste l’impact de cette apparition sur Yvonne, qui annonce la filature. La réflexion du miroir annonce aussi le thème de l’exploration de soi à l’occasion de cette rencontre inopinée entre les deux personnages en crise d’identité.



Espace transitoire

Parce qu’elle l’a perdu de vue, Yvonne court après les traces d’Antoine. Un jeu de piste s’organise en deux plans guidée par le son hors-champ d’une agression d’Antoine. Réunis par un faux raccord, ses deux plans désignent par une ellipse la course d’Yvonne dans le labyrinthe des ruelles.

Le plan suivant dévoile en un champ-contrechamp une victime hébétée d’Antoine, un innocent épicier le nez en sang. Ces quelques plans construisent pour Yvonne un monde à la réalité fragile et aux images presque oniriques, comme l’évoque la lumière bleutée qui nimbe l’héroïne devant l’épicerie. C’est un lieu transitoire et déréalisé, de passage comme Alice passe « de l’autre côté du miroir » : un miroir dont Yvonne piétine les débris dans le plan suivant.


Le masque et l’imago

Première trace visuelle d’Antoine, le masque est un objet révélateur du dédoublement d’identité d’Antoine. Il désigne conjointement la cagoule du condamné à mort qui renvoie à son passé de prisonnier, le masque des croquemitaines assassins des films d’horreur dont Antoine adopte la violence cannibale, une peau perdue à l’occasion d’une mue du personnage. Ce masque monstrueux peut s’interpréter comme l’imago d’Antoine, le schéma imaginaire qui oriente les relations avec autrui : l’expression métaphorique de la violence mystérieuse, irrépressible et gratuite, qui s’est emparée du personnage pour compenser l’injustice de son emprisonnement.

Yvonne contemple pensivement ce masque, dont l’importance est souligné par un travelling circulaire suivi d’un champ-contrechamp : l’objet renvoie aussi pour elle à la personnalité cachée de son ancien mari, le truand dissimulé derrière le flic exemplaire.




Du soliloque au dialogue

Le fondu enchaîné qui assure la transition avec la séquence suivante superpose le masque et l’ombre d’Antoine pour souligner le thème du questionnement sur l’identité, celle d’Antoine comme celle d’Yvonne. Dans un espace à la géographie incertaine, sur une route sans début ni fin, Antoine soliloque dans la nuit observé par Yvonne, en amorce lors du premier plan qui les réunit. Dans un jeu de correspondances, le profil d’Antoine se substitue à celui d’Yvonne par un raccord « cut » avant qu’un plan d’ensemble inscrive les deux personnages dans un espace commun, désignant la mise en parallèle des deux personnages engagés dans un parcours de réparation affective.

La bande son prend ensuite le relais de cette mise en écho d’Antoine et Yvonne : les voix se chevauchent dans un premier temps, puis c’est la voix d’Antoine qui envahit l’espace d’Yvonne. Soutenu par le montage alterné, un dialogue souterrain s’installe alors par différents jeux lexicaux : la répétition, la ponctuation ou l’enchaînement des propos transforment le double soliloque en un dialogue virtuel témoignant d’une crise d’identité partagée. Un dialogue rompu temporairement par un nouvelle disparition loufoque d’Antoine comme escamoté par le passage d’un véhicule au premier plan sous le regard ébahi d’Yvonne.

À partir d’une construction en trois scènes , cette séquence construit un parcours introspectif qui éclaire le titre du film. Être « en liberté » consisterait à aller à la rencontre de soi en faisant tomber les masques en une promesse d’émancipation. Le film construit ainsi des espaces contigus au monde dans lesquels les personnages cherchent à (re)construire le scénario de leur existence.