


Face-à-face
Alors que Léo et Camille sont filmés en plan large sur le perron du bar, leurs voix sont très proches, aucunement parasitées par les bruits environnants. Une sensation de proximité entre les deux personnages s’installe, soulignée par leur avancée vers la caméra qui les saisit alors en plan poitrine. Léo, que le film montre depuis le début plutôt décontenancé par celles et ceux qu’il croise, semble ici momentanément retrouver une forme d’aisance dans l’échange, dans un tête-à-tête qui réactive une intimité passée.
À l’arrière-plan, une lumière apparaît, accompagnée d’un bruit de mobylette. La caméra trouve un nouveau centre et, quittant les deux personnages, se concentre sur l’arrivée d’Augustin, dont le surgissement inopiné est souligné par l’interdiction de rouler en ville rappelée par Camille. La rupture est marquée par la coupe sur le visage de Léo qui, baissant la tête, semble désappointé par l’intrusion de son cousin. Lorsque Augustin l’interpelle sur ses intentions concernant la vente de ses terres, l’échange change de nature pour aborder la question de l’avenir du territoire. Encadrant Camille de part et d’autre du cadre, les deux cousins se retrouvent face à face. Augustin occupe une position dominante, affirmée à la fois par sa stature et par la clarté de sa prise de position. Le silence de Léo, son regard baissé et son absence de réponse immédiate rendent perceptible son retrait face à une problématique qui semble lui être étrangère. La tension s’accentue avec la succession de champs-contrechamps entre les deux hommes. Camille tente d’intervenir en évoquant la supposée conscience politique de Léo (« Hein, t’es loin d’être con ? »), mais cette tentative reste sans effet. Le silence prolongé du personnage, avant qu’il ne quitte le petit groupe, confirme son imperméabilité aux enjeux formulés par Augustin.


Perdu
Après un bref insert sur le patron du bar, c’est le musicien en train de se produire qui fait face au spectateur. La frontalité du cadrage tranche nettement avec le découpage de la séquence précédente. La stylisation du décor et de la lumière, jouant sur le contraste entre des tonalités froides (bleu) et chaudes (rouge), accentue cette rupture visuelle. La scène se détache du réalisme du lieu pour ouvrir sur un espace plus abstrait, dans lequel la musique semble suspendre la continuité narrative. Les paroles répétées de la chanson — « You’re lost now / Everything you should possess / Was given to someone else » — introduisent un commentaire explicite sur la situation du personnage.
Le champ-contrechamp entre le chanteur et Léo, qui l’observe, établit un lien direct entre la performance musicale et le regard du personnage. Cette adresse prend un relief particulier à la suite de l’échange avec Augustin : celui-ci apparaît désormais comme une figure occupant la place que Léo a laissée vacante, tant sur le plan affectif que sur celui de l’exploitation agricole. La scène met ainsi en relation le sentiment de désarroi formulé par la chanson et la situation concrète de Léo. L’apparition des phares dans la nuit, faisant écho à une image célèbre de Lost Highway, prolonge cette sensation d’errance. Cherchant à se frayer un passage dans l’obscurité, ils donnent une forme visuelle à l’état de désorientation du personnage.

Un abîme
Le glissement d’ambiance entamé par la deuxième partie de la séquence passe un nouveau cap. La lumière se fait crépusculaire, la stylisation ouvre sur un espace quasi fantastique. Léo semble se tenir sur une planète inconnue, pétrifié face à un monde qui lui est étranger comme le serait le sol lunaire. Les jeux d’échelle du découpage qui miniaturisent soudain le personnage dans ce décor de science-fiction achèvent de rendre perceptible la fascination du jeune homme pour le puits de forage qui s’ouvre sous ses pieds. . Et alors qu’un agent de sécurité l’interpelle, craignant peut-être avoir affaire à un homme désespéré cherchant à mettre fin à ses jours, la repartie de Léo ne suffit plus à lui faire garder contenance. Obligé de quitter les lieux, il laisse derrière lui, comme une image fantôme de lui-même – un abîme sans fond.