


Les soupçons de Camille
Ce n’est pas la première fois que la rivière est filmée plein champ. Mais celle-ci se charge, à chaque nouvelle occurrence, d’une part de mystère supplémentaire. Après avoir été un lieu de détente, elle devient, au fil des investigations de Léo, un espace de plus en plus inquiétant. Filmée de nuit, en plongée depuis une certaine hauteur, la surface obscure de l’eau multiplie les reflets et, décontextualisée de ses rives familières, semble renvoyer au spectateur la question de ce qui se cache en dessous.
Lorsque Léo sort de l’eau et retrouve Camille, qui l’accompagne dans ses investigations, son comportement contraste avec celui observé jusque-là. Lui qui est habituellement prompt à la répartie ne relève presque pas le « sexy ! » lancé par son amie. Le montage, très découpé, montre Camille cherchant le regard de Léo, tandis que celui-ci demeure concentré sur ses prélèvements d’eau, sans même lever les yeux. La scène fait ainsi apparaître un premier déplacement : les investigations mobilisent désormais Léo au point de reléguer au second plan la relation qu’il entretient avec Camille.
Le découpage gagne ensuite en intensité lorsque la jeune femme cherche un briquet dans les affaires de Léo. La caméra se rapproche, les plans s’enchaînent plus rapidement. Par hasard, Camille découvre un petit sachet de poudre blanche, immédiatement identifiable comme de la drogue. Sans donner lieu à un échange verbal, cet élément suffit à introduire un doute. Camille, qui accompagnait jusqu’alors Léo par fidélité amicale, semble désormais s’interroger sur l’état du jeune homme et sur la nature de sa démarche.


La quête de Léo
Les doutes de Camille mettent soudain Léo à distance : sa silhouette, minuscule, s’inscrit dans le paysage grandiose de la rivière nocturne. Alors que le film épousait jusqu’ici son point de vue, le spectateur est invité à prendre du champ, marquant l’engagement du personnage dans une quête personnelle mystérieuse.
Les nappes musicales de la bande sonore prennent le relais de la narration classique pour imposer une temporalité plus abstraite. Le montage adopte une structure par épisodes, associant différents moments qui se télescopent et brouillent les repères chronologiques entre les images de prélèvements et celles des analyses en laboratoire. Les régimes d’images se mélangent également : la silhouette de Léo se dédouble, et l’on ne sait plus clairement si l’on se situe dans la réalité de l’expérience scientifique, dans un état altéré de perception ou dans une projection mentale du personnage. Cette indétermination est renforcée par la répétition des gestes techniques et par les mouvements de caméra. Les panoramiques verticaux, bas-haut, reviennent avec insistance, accompagnant le travail minutieux de Léo. La séquence prend alors la forme d’une opération quasi chamanique, la mise en scène semblant chercher à filmer la germination de quelque secret enfoui.



Vision nocturne
La séquence s’ouvre sur l’image d’un poisson secoué de spasmes, signe d’une présence diffuse de la mort, avant de montrer Léo étendu sur un lit, écrasé de fatigue après ses nuits d’investigation. Le cadrage en plongée, animé d’un zoom avant presque imperceptible, établit une continuité formelle avec les plans précédents de la rivière : il s’agit à nouveau de sonder une surface, d’explorer ce qui demeure enfoui.
Ce motif exploratoire se prolonge dans le mouvement de caméra qui remonte la rivière de nuit. Le silence quasi total, seulement troublé par de légers sons, installe une tension sourde. Le film adopte ici un régime mental : la progression dans l’espace épouse le mouvement intérieur de Léo, engagé dans une recherche dont l’origine lui échappe encore. Le retour au corps du personnage accentue cette tension. Une stridence sonore, proche du larsen, vient rompre le silence et accompagne la montée de l’angoisse. L’esthétique du film emprunte alors aux codes du cinéma d’horreur : caméra à l’épaule, instabilité de l’image, éclairage cru. Derrière la porte d’une grange, Léo découvre un corps pendu, figé dans le halo blafard d’un néon. Cette vision ne livre aucune réponse explicite sur la source de la contamination des eaux, mais elle marque un point d’aboutissement dans la trajectoire du personnage. À travers cette image nocturne et traumatique, le film fait surgir une scène originaire, qui relie la quête rationnelle de Léo à une confrontation brutale avec la mort de son père. Cette scène onirique fonctionne ainsi comme une cristallisation du traumatisme refoulé par le personnage.