Fiche technique
Titre : Fario
France – 2024 – 1h30
Réalisation : Lucie Prost
Scénario : Lucie Prost
Image : Thomas Favel
Musique : Pierre Desprats
Interprétation
Léo: Finnegan Oldfield
Camille : Megan Northam
Nelly : Florence Loiret Caille
Synopsis
Léo, jeune ingénieur brillant et fêtard qui vit à Berlin, doit rentrer dans son village du Doubs pour vendre les terrains agricoles de son père à une entreprise de forage de métaux rares. Il retrouve sa mère, sa petite sœur, ses copains et son cousin, en désaccord avec le projet de mine. Rapidement, Léo observe d’étranges comportements chez les farios, ces truites qui peuplent la rivière. Il se lance alors dans une enquête hallucinée…
PRÉPARATION DE LA SÉANCE
Lucie Prost
Lucie Prost est réalisatrice et scénariste. Elle a suivi des études de théâtre et de sciences sociales, un parcours qui nourrit son approche du cinéma, attentive aux relations humaines et aux enjeux sociaux inscrits dans des espaces ruraux. Elle réalise plusieurs courts-métrages dans lesquels les paysages naturels jouent un rôle essentiel. Les Rosiers grimpants (2016) met en scène un retour sur un lieu familial, explorant les questions de filiation, d’héritage et de mémoire à travers des situations ordinaires et des tensions latentes. Avec Va dans les bois (2017), elle prolonge cette démarche en suivant un personnage féminin confronté à une rupture intime, dans un récit elliptique sensible aux gestes, aux silences et à l’inscription du corps dans le paysage. Son premier long-métrage, Fario, poursuit et élargit ces préoccupations en articulant enquête environnementale, mémoire familiale et glissements vers le fantastique.
Le prologue
Le visionnement du prologue permet d’impliquer les élèves avant la projection et d’amorcer le travail pédagogique par l’examen du cadre fictionnel proposé par le film. L’incipit oriente en effet la lecture du spectateur en posant les bases narratives et stylistiques du récit :
– le cadre narratif : espace et temps de l’action, présentation des personnages, annonce de l’intrigue, situation de l’action au début du récit.
– le cadre stylistique : indices de genre, choix de mise en scène, ambiance visuelle et sonore, motifs symboliques.
À cet égard, le premier plan constitue toujours un point d’entrée significatif dans la fiction. Un plan général permet d’installer progressivement le contexte du récit, tandis qu’un gros plan met en évidence un élément symbolique ou dramatique appelé à jouer un rôle structurant à l’échelle de la séquence, voire du film dans son ensemble.

Pistes d’observation
Un itinéraire initiatique
Léo, le personnage principal de Fario, apparaît d’abord comme un personnage en retrait, revenu dans son village avec l’intention de vendre les terres familiales. Observer comment son rapport au territoire, aux autres et à lui-même évolue au fil du récit.
Question de genre
Le film mélange plusieurs genres cinématographiques : chronique familiale, film d’enquête, comédie sentimentale, film fantastique. Repérer des scènes s’inscrivant dans ces différents registres.
Motif symbolique
Le motif de la truite traverse le film. Relever les occurrences de ce motif et proposer une ou plusieurs interprétations.
ANALYSE DU FILM
Reprendre pied
Au début de Fario, Léo revient dans son village natal avec l’intention de liquider l’héritage familial en vendant les terres, dans un geste de déni du territoire de son enfance. Le personnage est d’emblée présenté comme tendu et désorienté : sa fragilité intime est évoquée dès le prologue par son impuissance sexuelle et son recours à la drogue. Lors de sa visite nocturne de l’exploitation minière, sa fascination pour le puits d’extraction symbolise sa béance intérieure.Pourtant, le retour de Léo n’est pas entièrement placé sous le signe de la rupture. Il retrouve immédiatement Camille, avec laquelle il partage une relation amicale nourrie d’un attachement ancien. Avec son aide, l’enquête environnementale sur la contamination des truites engage progressivement Léo dans un mouvement de réappropriation du territoire. Les truites, associées à des souvenirs d’enfance, relient l’investigation scientifique à une mémoire enfouie. Le territoire cesse alors d’être une charge à solder pour redevenir un espace sensoriel et émotionnel. La relation amoureuse qui se noue avec Camille témoigne ainsi d’un ré-ancrage du personnage, à la fois intime et territorial.
Retour à la source
Le retour au pays est pour Léo redoublé d’un voyage intérieur. Et si le personnage semble tout d’abord caractérisé par une très grande liberté de parole – donnant son opinion sans craindre de blesser ou évoquant son intimité sans gêne aucune –, quelque chose de silencieux est tapi au-dedans de lui. Le spectateur n’en prend conscience que peu à peu, à mesure que le film se teinte d’une dimension mentale et onirique qui fait remonter à la surface les traumas de Léo. L’enquête environnementale qu’il mène sur la contamination de la rivière, fondée sur une démarche scientifique et rationnelle, se double ainsi d’un mouvement d’anamnèse. On découvre que ces traumas sont en lien direct avec la mort violente de son père, avec lequel il partageait plus jeune des parties de pêche, et que cette disparition entretient un rapport étroit avec le devenir problématique de la rivière et de ses poissons. Le film de Lucie Prost devient alors un film sur le temps et sur les voies sombres et tumultueuses qu’il faut emprunter pour qu’advienne la possibilité de faire son deuil.
Un imaginaire théâtral
De manière discrète, Fario explore les puissances de l’imaginaire à travers des variations sur la théâtralité. La représentation du Songe d’une nuit d’été met en scène un univers de métamorphoses régi par les forces de la nature. Le lendemain, la sœur de Léo, déguisée, le couvre d’herbe et de fleurs, le transformant en créature naturelle dans une invitation au jeu théâtral. À la suite de cet épisode, Léo met en scène, avec la complicité de sa sœur, un stratagème pour subtiliser des informations à la mairesse, réinstaurant une forme de complicité. Ces scènes dessinent un espace de restauration de la relation aux autres sous le signe de la fantaisie. Cette thématique théâtrale trouve par ailleurs une expression fantastique dans la vision nocturne de l’attaque des truites. La nature y est mise en scène comme une force agissante, sous le regard halluciné de Léo. Fario articule ainsi ouverture aux autres et transformation du regard porté sur l’environnement, faisant de l’imaginaire un levier de réenchantement du monde.
Activité Plan mystère : analyser le motif de la truite
Métamorphoses du vivant
Dans L’inexploré (Wildproject, 2023), le philosophe Baptiste Morizot analyse notre époque comme un moment de basculement profond dans nos relations aux êtres vivants. Il souligne notamment que, les crises écologiques contemporaines mettent en échec l’illusion moderne d’un monde entièrement connaissable et maîtrisable par la science. « Nous sommes entrés dans le temps de la métamorphose, dans le temps mythique : ce temps, en deçà du temps, dans lequel se renégocient nos relations au monde. » Par cette formule, Morizot désigne une période d’instabilité où les cadres hérités ne suffisent plus à penser les transformations actuelles. Les relations au vivant deviennent incertaines, ambivalentes, et appellent de nouveaux récits capables de rendre compte de cette perte de repères. Le film de Lucie Prost entre ainsi en résonance avec de nombreux films contemporains qui interrogent les métamorphoses des liens entre les humains et le monde sensible.
Ressources complémentaires
Dossier de presse : entretien avec la réalisatrice
CNC : entretien avec la réalisatrice
Crédits
Textes originaux : Bartlomiej Woznica / Coordination éditoriale : Renaud Prigent / Édition : Café des Images avec le soutien de Normandie Images


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