Présentation de la séquence

Au cours d’une escapade à la montagne, Theodore retrouve le goût de la vie et l’expérience du monde dans sa relation fusionnelle avec Samantha, avant de découvrir avec désarroi les questionnements de Samantha.

Pistes d’analyse
– la mise en scène de la fusion amoureuse.
– la mise en scène du désarroi de Théodore : motifs visuels et sonores.


Une idylle fusionnelle

La mise en scène de la séquence témoigne de la relation de complicité quasi fusionnelle unissant Théodore et Samantha au cours de la parenthèse enchantée de l’escapade à la montagne. La séquence adopte en effet une esthétique clipesque en enchaînant les plans sur Théodore au rythme d’une chanson d’amour, dont les paroles illustrent son sentiment d’accomplissement. Le traitement du son témoigne de la connivence entre les deux amants : la chanson est l’expression des deux personnages qui y participent conjointement (Samantha au chant et Theodore à l’instrument) en alternant le statut de son off à fonction illustrative *, de son subjectif puis de son in* avec le plan de Theodore jouant de la guitare. La séquence juxtapose ainsi les plans pour inscrire les personnage dans la temporalité floue d’un état d’euphorie partagé.
On remarque également que la mise en scène propose un parcours d’élévation vers les sommets illuminés par le flare de soleil à l’écran, motif récurrent du film pour exprimer le sentiment de plénitude de Théodore (lorsqu’il grimpe en courant les escaliers du métro par exemple). La scène contraste clairement à cet égard avec la séquence du jeu vidéo montrant les vains efforts du personnage pour gravir une colline enneigée dans une lumière à la fois verdâtre et virtuelle.
—————-
Musique illustrative * : renforce le climat de la scène, accentue l’action dramatique ou exprime les sentiments des personnages.
Son in* : la source du son est visible dans le champ.
Son off* : le son émane d’une source extérieure à l’espace du récit (la musique, la voix du narrateur)


Reprendre corps

Cette séquence illustre la manière dont Theodore reprend corps au contact de Samantha : il danse, fait le clown, joue de la musique, cuisine, chante et nous l’avons entendu, jouit avec elle dans une séquence précédente, ce qui n’était pas le cas lors de sa première relation virtuelle. Avec Samantha, Theodore s’ouvre au monde environnant : on l’a vu contempler un couple attablé avec ses enfants attablés et admirer un homme qui danse, dans un fort contraste avec son indifférence initiale. La séquence nous le montre habiter le monde alors qu’il se fondait dans le décor ou lui ressemblait ( même solitude ou position que les personnages dessinés sur les murs de son travail auparavant), il se détache dans la nature enneigée. Alors qu’il était entouré d’ombres d’arbres ou de feuillages dans l’ascenseur qui le mène chez lui, il marche désormais dans une forêt bien réelle et, au sommet d’une montagne, tend les bras comme si le monde lui appartenait.

Figuration de Samantha

Depuis le début du film, Samantha existe physiquement sous la forme de ce terminal rectangle et orange que porte Theodore et qu’il ouvre par moments. Dans sa poche de chemise, l’objet est soutenu par une ou deux épingles à nourrice qui peuvent symboliser :
– le rôle protecteur de Theodore à l’égard de Samantha sur le mode de la dépendance affective et de l’idéal fusionnel
– le statut de Samantha comme prothèse permettant l’ouverture au monde d’un Theodore immature.
Le déroulement de la séquence est marqué par la disparition de cet objet lorsque Theodore échange avec Samantha puis Alan Watts, au profit de la seule épingle à nourrice sur la poche de Theodore. Cet absence témoigne de la transformation de Samantha énoncée dans le dialogue, mettant en péril la relation affective exclusive symbolisée par l’épingle à nourrice.

Samantha et Watts

Samantha n’a pas disparu mais elle prend d’autres formes qui échappent à la compréhension de Theodore et qu’elle ne peut partager qu’avec une autre intelligence artificielle, le philosophe Alan Watts. Cette intervention d’un tiers dans le couple fusionnel incarne des différences évoquées précédemment entre les deux amants. L’ « hyper intelligent » Watts confère un sens nouveau à la plaisanterie sur le faible nombre de neurones de Theodore : il représente le seul interlocuteur envisageable pour évoquer les sensations inédites de Samantha au cours de conversations parallèles. Ce nouveau personnage incarne donc un rival s’opposant à l’idéal fusionnel de Theodore qui se confronte dans cette séquence à sa différence de nature avec Samantha : elle peut évaluer le nombre d’arbres sur la montagne, n’est pas soumise à la finitude et peut entretenir une relations amoureuse avec des centaines d’homme simultanément. Homme de mots spécialisé dans l’expression des sentiments, Theodore est douloureusement supplanté par Watts en tant qu’interlocuteur des interrogation intimes de Samantha.



Le sentiment d’abandon

La mise en scène s’attache dans la fin de la séquence à exprimer le sentiment de désarroi de Theodore face à l’exclusion dont il fait l’objet. Alors que Samantha lui exprime la confusion de ses sentiments , le contrechamp sur le regard de Théodore montre la bouilloire en train de chauffer dans un lent travelling avant, dont le sifflement exprime l’état de tension intérieure du personnage.
La mise en scène joue sur des effets de contraste et de symétrie avec le début de la séquence pour exprimer le désenchantement de Theodore :
– la promenade dans la forêt est une marche difficile dans la neige épaisse entremêlant le bruit off du sifflement et la musique froide et lugubre d’un synthétiseur.
– Theodore s’arrête longuement devant un arbre coupé symbolisant l’état de détresse émotionnelle du personnage face à l’éclipse brutal de sa relation exclusive avec Samantha.
– le retour en train de Theodore se déroule en silence contrairement au trajet aller, le décor des montagnes ayant laissé place à un chantier naval comme pour annoncer le travail de reconstruction à venir face une rupture annoncée.